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lundi 12 décembre 2011

Tailleur et minijupe

Comme chaque jeudi, après son rendez-vous chez sa coiffeuse, mademoiselle Dupuis, Ernestine de son prénom, est venue s’attabler derrière un Darjeeling comme seul le Café des Quais sait le préparer. Sa mise en plis est réussie, cette fois. La semaine dernière, elle était trop frisée. Elle l’avait fait remarquer sèchement. Mais le mal était fait, il n’y avait plus eu qu’à attendre la séance suivante. Aujourd’hui, elle a bien précisé qu’elle ne laisserait pas une chance supplémentaire. C’est qu’il faut savoir se faire entendre parfois sinon on vous traite bientôt par-dessus la jambe. Heureusement, on l’a satisfaite cette fois. Avant de sortir du salon, elle a posé délicatement son chapeau sur ses cheveux, un petit feutre gris, avec un léger mouvement de drapé sur un côté. Mademoiselle Dupuis aime bien ce chapeau, il va avec tout, surtout avec son tailleur de printemps. Il fait un temps merveilleux cet après-midi. Le soleil s’est fait attendre cette année, mais c’est sans doute pour mieux rayonner à présent. C’est l’occasion de ressortir son tailleur.
Mademoiselle Dupuis a acheté son journal, Le Figaro, au kiosque situé juste en face du café et elle est venue s’asseoir en terrasse pour profiter de la lumière printanière Ce n’est que lorsqu’elle a été servie qu’elle l’a ouvert. Voyons : quelles nouvelles aujourd’hui ? On se demande comment tout cela va tourner. Après tous les désordres de l’année dernière, Pompidou est le seul capable de remettre la France en ordre de marche. Ah là là ! J’espère que le calme reviendra définitivement !
Mademoiselle Dupuis a levé les yeux du Figaro. Quelqu’un s’était installé à deux tables d’elle. Sous ses sourcils relevés, un éclair de réprobation teintée de malice passe dans ses yeux. Un sourire sarcastique étire à peine ses lèvres minces.
Cette petite jeune, comment peut-elle lire avec ses mèches dans les yeux ? Le Monde, évidemment, un journal pour les coupeurs de cheveux en quatre ! Qu’y comprend-elle ? Ça porte encore des chaussettes et ça se prend au sérieux. Quand elle aura pris froid, avec sa minirobe, elle ne viendra pas se plaindre. Tous les mêmes ces jeunes, ils suivent la mode sans se poser de questions et ils jouent aux grandes personnes en croyant révolutionner le monde.

Alice, a bien remarqué la petite bourgeoise en tailleur BCBG, avec son chapeau sur ses bouclettes, mais il n’y avait pas d’autre place sur cette terrasse. Elle se fiche bien de ce qu’elle peut penser. Qu’elle continue de lire son Figaro. Elle s’est assise tout de même deux tables plus loin. Sans attendre sa consommation, elle s’est plongée dans la lecture du Monde. Minirobe écrue et chaussettes noires. Ses pieds vont et viennent devant elle et sous son siège, pour finalement s’immobiliser dans une posture à la limite de l’équilibre, l’un appuyé par la pointe sur le socle de sa table, l’autre sous sa chaise, en position de départ, comme sur un starting-block. Pas encore dix-huit ans. Le bac dans quelques semaines. Elle s’intéresse vaguement aux affaires politiques. En mai de l’année dernière, sa sœur a manifesté sur les barricades. Elle ne comprend pas tout. Elle se ronge les ongles en se concentrant sur sa lecture. Cet article est très détaillé. Il est question des prochaines élections présidentielles. Si les jeunes avaient le droit de vote, ça bougerait, évidemment. Il y en a assez de se faire exploiter. C’était bien la peine de descendre dans la rue en 68 pour que rien ne change ! Mais tous ces candidats… Alice a bien du mal à analyser leurs arguments, et surtout à faire le lien avec ce que la prof de philo attend. Elle leur a demandé de s’inspirer des évènements politiques actuels pour la disserte sur la démocratie.
Ah ! Voilà son Orangina. Elle lève les yeux pour remercier le serveur.
C’est pas vrai, la vieille est en train de la regarder avec insistance ! Elle en était sûre. De quoi elle se mêle ? Est-ce qu’Alice lui demande pourquoi elle lit ce journal de fachos ? Non, alors qu’elle la laisse tranquille. Alice reprend sa lecture en se rongeant les ongles de plus belle, les jambes encore plus instables et crispées.

Mademoiselle Dupuis, en l’observant, se rappelle les élèves dont elle avait encore la charge, il y a à peine quelques mois. Son expérience des grands adolescents lui fait bien sentir que cette jeune fille n’est pas très à l’aise. Visiblement, elle ne lit pas ce journal pour le seul plaisir de s’informer, il semble qu’elle rencontre une difficulté ou un problème.

– Pardon, mademoiselle…
Alice en était sûre. Elle fait comme si elle n’avait rien entendu. Elle penche un peu plus le nez sur son journal.
– Mademoiselle, auriez-vous l’heure, s’il vous plaît ?
Ça alors, elle n’a pas de montre, la bourge ?
– Il est cinq heures.
– Merci, mademoiselle. Je ne porte pas de montre car je les détraque. Dès que je les ai sur le poignet, elles s’arrêtent.
Alice n’en a que faire de ses problèmes de montre. Jamais, elle ne pourra terminer cet article tranquillement ?
– Ce qui se dit dans ce journal semble vous intéresser beaucoup. Est-il indiscret de vous demander pourquoi ?
– Je dois rédiger une dissertation sur la démocratie.
– Ah bon ! Je pourrais peut-être vous être utile. Je suis enseignante, en retraite depuis peu, et il m’arrive de rendre service à des jeunes gens comme vous.
Alice n’en croit pas ses oreilles. Elle a bien dit : « Je peux peut-être vous être utile » ?
– Ben… Euh…C’est gentil. Oui, j’veux bien.
– Quand devez-vous rendre votre devoir ?
– Lundi prochain.
– Je dois y aller maintenant, mais…
Mademoiselle Dupuis ouvre son sac à main, en extrait un petit carnet muni d’un crayon qu’elle feuillette rapidement :
– …nous pourrions nous retrouver ici même, demain, vers dix-sept heures trente. Qu’en pensez-vous ?
– Ben… Euh…Oui, j’y serai. Merci, madame.
Danièle

mardi 6 décembre 2011

L'agonie du platane

C’est à sept heures ce matin-là que les scies se mirent à assourdir les villageois en tronçonnant sans pitié le platane séculaire. Il ombrageait généreusement l’entrée du chemin qui mène à la Sans-Fond depuis la nuit des temps et son exécution surprit tout le monde. Quel fracas, quel massacre. Cela commença par l’installation rugissante du camion supportant la cabine élévatrice de l’élagueur. L’ouvrier, muni de son instrument de mort, se posta à l’intérieur et s’y enferma. Son collègue actionna alors le mécanisme qui lui permit d’atteindre les branches les plus hautes.

C’est alors que débuta l’agonie du géant. Le grincement de la scie laissait parfaitement imaginer la terreur muette du malheureux condamné. Chaque branche se déchirait lentement. Puis, un craquement plaintif, comme le dernier gémissement sous une torture fatale, précédait la chute. Sa rencontre brutale avec le sol résonnait en un rebondissement sourd au milieu du froissement de son feuillage effrayé. L’élagueur reprenait son travail de destruction sur la branche suivante. Aucune n’échappa au tortionnaire. Quand le tour du fût arriva, la tronçonneuse, telle une hyène hurlante s’évertua, ronfla, tonitrua, grinça, siffla. Le colosse résistait de toute sa noblesse, de toute sa densité. Chacun se terrait derrière ses persiennes. Nul ne souhaitait assister au crime.

Le silence retomba, si soudainement qu’il surprit. Le camion benne chargé des branchages, les ouvriers, les outils, tout avait disparu. Un silence de mort. La Nature aphone oubliait de respirer. Les oiseaux eux-mêmes s’étaient tus. Un grand vide happait la vie. Hébétés, les villageois déambulaient comme des fantômes sans voix, sans épaisseur, dans l’irréalité du spectacle. Les ouvriers n’avaient laissé qu’un moignon de tronc, et, tapissant le sol tout autour, la sciure, fine, poudreuse, étouffant le bruit des pas sur elle.

Cela avait duré toute la journée. Il leur avait donné du fil à retordre. Il ne s’était pas laissé assassiner sans résister. Mais contre les machines puissantes de ces hommes sans état d’âme, la lutte était inégale. Sa force naturelle qui avait bravé durant des siècles le vent, l’orage et la tempête était restée vaine. Ils avaient eu raison du seigneur. Ils l’avaient réduit en un tas informe de tronçons, de fagots et de débris.

Honte !

Danièle

vendredi 2 décembre 2011

Le beurre salé dans le café noir.

Ce matin, je voyage. Assise sur mon tabouret, dans mon petit studio du sixième étage sans ascenseur, je trempe ma tartine de pain recouverte de beurre salé dans mon café noir. Derrière ma fenêtre, novembre n’en finit pas d’étendre ses guenilles grises au ras des toits de Paris. Mais moi, je suis à Saint-Brieuc chez ma grand-mère.

Il est huit heures et la lumière délicate de ce matin d’été entre dans ma chambre lorsque Mamy ouvre les rideaux. L’arôme du café me chatouille les narines et m’annonce que la journée sera délicieuse. Je jaillis de mon lit, saute au cou de ma grand-mère et me précipite vers la source de ce bon présage. Mamy me suit bientôt. Je n’ai que dix ans, c’est pourquoi elle ne verse au fond de mon bol qu’une petite quantité de café. Mais je vais ainsi pouvoir y tremper ma tartine de beurre salé. La rugosité du pain s’efface à peine devant l’onctuosité dorée du beurre enrobé d’arabica sucré à point. Lorsque j’aurai terminé ma tartine, Mamy ajoutera du lait pour remplir mon bol.
Après ce petit déjeuner de paradis, il sera temps d’entreprendre toutes sortes de découvertes dont Mamy m’aura réservé la surprise. Nous irons ramasser les coquillages à marée basse, ou bien nous observerons la mer qui recouvrira la plage en remontant.

Il y aura les galettes de sarrasin repliées en deux sur une délicieuse tranche d’andouille agrémentée de crème fraîche. La pâte brune, un peu épaisse, au goût de châtaigne, accompagnera merveilleusement l’andouille dont l’amertume sera adoucie par la crème.

Il y aura aussi la visite d’un village où se déroulera un pardon. Le saint-patron du village sera soutenu, tout le long de la procession par les Bretons portant leur large chapeau rond au-dessus de leur veste noire brodée d’or. Les Bigouden suivront le cortège dans leur costume de velours noir richement brodé, leur coiffe immaculée fièrement fixée au sommet de leur crâne par ses rubans de dentelle noués sous le menton. Le bedeau mettra toute son énergie en œuvre pour que les cloches carillonnent si fort qu’on les entendra jusqu’au village voisin.

De mon bol, le café monte en volutes odorantes et je le respire sans modération tout en tournant et retournant contre mon palais le doux mélange salé-sucré de mon enfance.

Danièle