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mercredi 24 novembre 2021

Prendre le train en marche 1

 

Prendre le train en marche, Evelyne en avait l’habitude depuis son adolescence. A cette époque, elle habitait à plusieurs kilomètres du lycée et, malgré ses bonnes résolutions réitérées chaque soir, le lendemain matin, elle arrivait systématiquement sur le quai au moment où le train démarrait. Elle était devenue experte dans sa manière de sauter à l’intérieur du wagon et de rétablir son équilibre avec un naturel extraordinaire, s’installant tranquillement et commençant à deviser avec ses voisins comme si elle les connaissait depuis toujours. Cela ne serait plus possible aujourd’hui où les portes se referment hermétiquement avant l’ébranlement du convoi.

La vie donna à ma cousine bien d’autres occasions de montrer au monde en général et à vous, lecteurs, en particulier, avec quelle virtuosité elle savait s’engager dans une action déjà en marche.

 

Cette capacité remarquable lui valut, peu de temps après son arrivée dans l’entreprise qui l’avait embauchée, de remplacer au pied levé un collègue de façon tellement efficace qu’elle fut maintenue dans le poste, au grand dam des commères bien intentionnées et des représentants  syndicaux qui voyaient d’un mauvais œil leur petit train-train d’avancement de carrière bousculé.

 

Comme vous pouvez l’imaginer, elle n’eut pas que des amis dans l’entreprise. Elle n’eut pas non plus que des ennemis. Mais Régis Valdeau était l’un d’eux, et de taille. Pensez donc : bien que sa position hiérarchique lui donnât un certain pouvoir de décision, Monsieur Baldonneur, le DG, ne trouva pas nécessaire de le consulter dans cette affaire de promotion. Encore bien heureux qu’il l’en eût informé ! De quoi aurait-il eut l’air devant les employés s’il n’avait pas au moins une petite longueur d’avance sur eux ?

Décidément, ma cousine bousculait les codes. Et cela la réjouissait. Elle était dans le sens de la vie, dans l’action, dans l’avenir. Toujours à l’aise dans n’importe quelle situation, elle s’adapta très vite à sa nouvelle position. Elle se fit même des amis. Des amis comme ceux de Facebook, évidemment. Des gens qui acceptaient d’échanger avec elle des informations, des gens qui acceptaient sa collaboration, voire qui l’appréciaient.

 

Et le train de la vie poursuivit son chemin quelques années. Jusqu’au jour où elle rencontra Patrick. Là, l’histoire prit une autre tournure.

vendredi 19 novembre 2021

Haïkus : automne

 

T-shirt Pull-over

Rayons chaleureux vent frais

Automne hésitant

 

Transparence dorée

Le marronnier nu

Haute silhouette graphique


Farandole cuivrée

Le vent taquine le sous-bois

Craquent nos pas

 

 

Cris des écoliers

Sur le ciel encore azur

Dernier trait de soleil

 

Humus odorant

Obscurité palpitante

Le brame du grand cerf

 

Pluie fine et petit vent

La rue luit faiblement

Liquide horizon

 

Tristesse des jours gris

Le village emmitouflé

Une silhouette floue s’estompe

mercredi 13 octobre 2021

Chez le petit homme en blouse grise

 
Entrer dans cette caverne d’Ali Baba excitait toujours ma curiosité, comme si l’accès à ce lieu relevait d’une sorte d’aventure. C’était un espace tout en longueur éclairé d’un néon à la lumière froide et strictement utile ; on y entrait par l’un des petits côtés de ce grand rectangle et l’on en sortait par la même porte. Une fois à l’intérieur, le regard se perdait tout au fond, par-dessus de grands sacs et des cartons empilés dans un ordre qu’on avait voulu adapté tant bien que mal à leurs formes et à leurs dimensions. Un immense comptoir occupait presque toute la longueur, ne laissant à chaque extrémité que le passage d’une seule personne à condition que celle-ci s’y engageât de profil et ne possédât pas un ventre trop proéminant. Ce comptoir était fermé au-dessus par des rabats vitrés exposant et protégeant à la fois les articles les plus précieux du magasin.

Généralement, plusieurs clients attendaient leur tour derrière celui qui se faisait servir à ce moment-là. Il était intéressant d’observer ce que chacun était venu y chercher. Cela allait de cinq cents grammes de pointes à tapisser, à une savonnette et du shampooing, en passant par deux mètres de toile cirée ou un gros pot de colle à tissu. Derrière le comptoir, des étagères cloisonnées en cases de différents volumes montaient jusqu’au plafond depuis un meuble à multiples tiroirs. Chaque compartiment ouvert ou fermé était étiqueté.

J’attendais mon tour sans impatience tant le ballet du petit homme en blouse grise derrière son immense comptoir valait à lui seul le déplacement. Il semblait glisser d’un bout à l’autre, ouvrant un tiroir, se retournant et étendant le bras vers une case située derrière lui. Il déposait l’article demandé devant le client, renseignait celui-ci sur ses qualités ou sur son bon usage, notait son prix sur une des feuilles volantes empilées devant lui, effectuait ses additions, les vérifiait sur sa caisse enregistreuse dont le tiroir s’ouvrait automatiquement avec un bruit de sonnette ; on le payait en espèces.

On pouvait lui demander presque tout ce qui n’était pas alimentaire ou vestimentaire. Si on ne savait pas exactement ce qui résoudrait un problème d’entretien, de décoration ou de réparation, il suffisait de lui décrire ce que l’on souhaitait faire pour qu’il propose le produit miracle ou l’objet indispensable. Dès que l’article désiré était identifié, le petit homme en blouse grise se dirigeait immédiatement et sans aucune hésitation vers son emplacement.

La fantaisie semblait exclue de cet univers rigoureusement ordonné car la plus grande partie des marchandises relevait de l’entretien ou du bricolage. Enfin, quand je dis bricolage… certains artisans qui ne trouvaient leur bonheur que dans l’antre du petit homme en blouse grise me reprendraient vertement pour ce vocable très mal choisi pour parler de leur art ! Car colle, produits nettoyants, dissolvants, protecteurs, couvrants, outils spécifiques pour serrer, visser, limer, percer, scier, découper, mesurer petites ou grandes longueurs, rouleaux adhésifs, de fil de fer, de fil électrique, clous, vis, boutons de tiroirs, interrupteurs, douilles, ampoules, piles etc qui leur étaient utiles dans l’exercice de leur métier se trouvaient à coup sûr chez le petit homme en blouse grise ; au besoin, il était possible d’en commander en quantité.

Et pourtant ! On rencontrait aussi, dans cette caverne, des dames, jeunes ou moins jeunes, choisissant un fard à paupière ou demandant le nouveau parfum d’une marque connue, des ados réclamant le gel superstrong indispensable à la bonne tenue de leur crête alors à la mode, des enfants accompagnant les adultes et attirés par des pistolets à eau ou des baudruches, des personnes en quête d’un coffret original ou d’une petite lampe de chevet. Le petit homme en blouse grise, sérieux mais courtois soulevait alors les vitrines de son comptoir pour en extirper les articles les plus précieux.

Chaque fois que j’entrais dans la droguerie-quincaillerie de monsieur Desloges, ma curiosité n’était jamais déçue car j’y découvrais toujours un objet dont j’ignorais l’existence et c’était pour moi un émerveillement devant une telle quantité de choses, certaines minuscules, d’autres plus volumineuses, toutes rangées minutieusement, évidemment répertoriées avec soin, dont la gestion me semblait un exploit.

lundi 11 octobre 2021

Désaccord

Les soirées, à l’appartement que je louais avec Aurélie, étaient remplies de musique et de copains venus partager une heure, un verre, un repas ou plus... C’était l’occasion de discussions sans fin sur le relief du temps ou la couleur des opinions. Ils apportaient souvent de quoi se sustenter et se désaltérer, même si notre frigo contenait toujours l’essentiel. Il y avait Vivien, Béatrice, Anne-Lise, Hugo et quelques autres. Tout le monde s’installait autour de la table du salon qui se couvrait alors de gourmandises salées ou sucrées apportées par les convives et dans lesquelles on piochait à son gré jusqu’à épuisement. Les conversations commençaient par des sujets très sérieux : intellectuels, philosophiques, culturels, sociétaux, bref, on reconstruisait un monde meilleur — enfin, les avis étant très divers, je ne sais pas à partir de quand et selon quels choix il serait réellement meilleur. Le ton se faisait docte ou passionné, chacun détenant sa vérité. Puis, l’alcool allégeait l’ambiance et les anecdotes cocasses s’enchaînaient, ainsi que les plaisanteries plus ou moins fines.
Aurélie avait le don de maintenir une atmosphère conviviale ; elle savait relancer une discussion en passe de s’éteindre, ou ramener ses invités vers des climats plus doux quand les esprits commençaient à s’échauffer.

Cette animation quasi quotidienne m’avait d’abord surprise, mais j’y avais finalement pris goût.

Aurélie était une collègue avec qui j’avais immédiatement sympathisé. Nous grignotions notre sandwich assises côte à côte sur un banc du jardin public situé juste en face de la banque qui nous employait. Une ou deux fois par semaine, nous poursuivions la journée à la terrasse d’un café ou au cinéma. Jusqu’au jour où elle m’a fait part d’une trouvaille incroyable : un appartement à deux pas du travail, lumineux, au cinquième étage d’un immeuble à la jolie façade haussmannienne, et donc doté de son balcon. Mais voilà, il lui fallait trouver une colocataire pour réduire le coût du loyer, et surtout se sentir moins seule dans ce grand trois pièces. Après une visite enthousiasmante, je signai le contrat de colocation.

Tantôt bercée par la mélodie joyeuse des voix de nos visiteurs, tantôt partie prenante d’un vif débat, j’appréciais beaucoup ce bouillonnement d’idées et de bons mots, ces envolées extrêmes et ces franches rigolades.

Une ou deux fois Vivien était arrivé, accompagné de Jean-Paul.

Je détestais Jean-Paul. Dès qu’il s’asseyait sur notre canapé, il monopolisait la parole. Il savait tout sur tout, avait rencontré quantité de gens importants, connaissait les lieux branchés, avait pratiqué le tennis, l’aviron, le golf, la voile…

 

Un vendredi, pendant que nous rangions l’appartement, Aurélie remarqua :

— Tu parais fatiguée.

Sans vouloir m’appesantir là-dessus, sachant qu’une nuit réparatrice serait le meilleur remède, je ne relevai pas. Elle insista.

— C’est vrai qu’il y a eu du bruit, et que nous avions deux personnes de plus que d’habitude, mais nous avons passé une bonne soirée, non ?

— M’ouais…

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

   C’est ce Jean-Paul… Il m’agace un peu.

— Un peu ? et c’est ce qui te rend aussi morose ?

— Bof, ce n’est rien. D’ailleurs, il ne vient pas souvent.

— C’est vrai et c’est dommage car je le trouve tellement intéressant.

— Intéressant ! Hâbleur, plutôt !

En disant cela, je heurtai le bord de l’évier avec la pile d’assiette.

— Eh ! Ne casse pas la vaisselle !

— Justement, la vaisselle. Parlons-en. On pourrait envisager de se faire aider avant que tout le monde ait disparu, non ?

   Ce n’est pas grave, on a vite fait à nous deux.

— Oui, mais chaque fois c’est pareil : il n’y en a pas un qui se proposerait.

Aurélie rangeait les petits fours apportés par Béatrice dans une boîte afin de les conserver au frigo.

— Ils étaient délicieux ces gâteaux, dit-elle en léchant le bout de ses doigts couverts de sucre glace. Et la salade d’Hugo était copieuse. Finalement, chacun nous a gâté.

— Sauf Jean-Paul.

   Tu sais bien que Vivien l’a rencontré en venant ici.

— Comme par hasard. Un pique-assiette, voilà comment je le qualifie, moi.

Et la pauvre porte du lave-vaisselle n’a pas compris pourquoi elle était traitée aussi brutalement.

— Tu exagères. Ce n’est que la deuxième ou la troisième fois qu’il vient.

— Qu’est-ce que vous lui trouvez tous à ce Jean-Paul à la fin ? Vous êtes tous béats devant lui. Je ne vois pas pourquoi.

— Il a toujours des anecdotes surprenantes à raconter.

— Il a surtout un bagout qui ne me plaît guère. Et d’abord, d’où il sort celui-là, hein ?

Aurélie posa l’éponge avec laquelle elle venait d’essuyer la table et s’appuya contre l’évier. Elle se grattait la tête.

— Je ne sais pas trop. Il me semble qu’il est partenaire de tennis de Vivien de temps en temps.

— Oui, et alors ? C’est pas une situation, ça. Il a un métier ? Il étudie quelque chose ? On sait si ce qu’il nous raconte est véridique ? Comment il connaît ces gens et ces endroits chics ? Il bluffe ? C’est un gigolo ? Il ne m’inspire pas confiance. J’aimerais mieux ne plus le voir ici. Je vais en toucher deux mots à Vivien dès que possible.

Sur ce, je me dirigeai vers ma chambre, mais Aurélie me retint par le bras. Sidérée par ce geste inattendu, je me retournai vers elle.

— Je ne vois aucune raison de lui interdire notre porte. C’est apparemment un copain de Vivien et à ce seul titre, il est bienvenu ici.

Le ton était péremptoire. Que cachait ces mots ?

— Je ne suis pas sûre que Vivien et lui soient réellement proches, repris-je. J’ai eu l’impression qu’il était plutôt gêné de nous l’imposer. Et j’ai remarqué qu’il était beaucoup plus cool quand il venait seul. Ce soir, il était complètement coincé ; il n’a presque pas parlé.

— Tu te racontes des salades. Vivien était comme d’habitude et moi j’étais très contente de voir Jean-Paul.

Nous y étions donc. Jean-Paul avait charmé Aurélie, mais comment, et pourquoi ? Ma copine n’était pourtant pas facilement influençable. Je ne lui connaissais pas d’amoureux. Elle affirmait d’ailleurs souvent se méfier des hommes.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? m’étonnai-je. Je ne te reconnais pas ce soir.

Elle sembla embarrassée. Que me cachaient-ils, elle et Vivien ? J’étais fatiguée et peu curieuse de connaître la vérité ce soir. J’entrai dans ma chambre sans un mot et refermai la porte.

Le lendemain, nous partagions le petit-déjeuner dans la cuisine, apaisée par une bonne nuit de sommeil. Aurélie aborda le sujet qui nous avait divisées la veille.

— Il faut que tu saches : Jean-Paul n’est pas le copain de Vivien. Je les ai rencontrés un jour ensemble à la piscine. Jean-Paul m’a tout de suite plu. Il est tellement à l’aise, il sait tellement de choses. Vivien avait l’air de le connaître. Ils avaient échangé quelques balles sur un cout de tennis, m’a-t-il dit. Je lui ai demandé de l’amener chez nous.

— Voilà donc l’explication ! Serais-tu amoureuse ?

— Je ne crois pas, mais il a l’air de fréquenter du beau monde, et j’aime sa conversation, on apprend plein de choses avec lui. Il doit avoir une vie passionnante.

Décidément, je ne comprenais pas ce que cherchait ma copine avec ce garçon, et je m’inquiétais pour elle.

— Ne t’emballe pas, lui conseillai-je. Apprends d’abord à le connaître. Au besoin, fais ta petite enquête.

— Quelle défaitiste tu fais ! s’exclama-t-elle.

Mais elle riait. Nous retrouvions notre complicité.

 

Quelque temps après, je fus invitée par ma cousine Elise qui fêtait son anniversaire. C’était la branche fortunée de la famille. Ils habitaient un appartement cossu dans le XVème. Simples, ils invitaient chez eux des gens sympathiques, venus de d’horizons divers. Chaque année, je passais la moitié de l’été avec elle dans leur propriété normande. Nous avions le même âge et nos mères, cousines germaines, étaient inséparables depuis leur enfance, même si l’une, avocate, avait épousé un notaire, tandis que l’autre, professeur de math, vivait avec un ingénieur salarié chez un constructeur automobile. J’avais revêtu ma robe la plus chic : unie, bien coupée. Un sautoir très tendance, coup de cœur que je m’étais offert dernièrement, complétait ma tenue.

Lorsque je sonnai à la porte, un employé m’introduisit et m’annonça. Elise m’accueillit à bras ouverts et nous échangeâmes une chaude accolade, heureuses de nous retrouver. Puis elle m’entraîna au centre du salon.

— Viens, il faut que tu rencontres ma nouvelle prof de musique. Elle est jeune, formidable et très drôle. Toi aussi, je suis sûre que tu vas la trouver super. Mais tu dois avoir soif. Jean-Paul avez-vous un tonic bien frais s’il vous plaît ? demanda-t-elle au serveur qui passait près de nous, chargé d’un plateau.

— Non, je n’en ai plus, mais je reviens de suite vous l’apporter, répondit Jean-Paul, son sourire inoxydable aux lèvres.

Un peu plus tard, le voyant désœuvré près du buffet, je l’abordai.

— Quelle surprise !

Il me regarda sans perdre son assurance.

— Ah ! Bonsoir. Le monde est petit. Comme vous le constatez, je suis serveur ; je fais les extras dans les réceptions et j’adore mon métier.

Perplexe et amusée, je m’interrogeais sur la manière dont j’allais annoncer la chose à Aurélie. Et comment elle allait réagir.

mercredi 29 septembre 2021

Souvenir d'orage

 

Le temps avait menacé tout l’après-midi, nous narguant avec son vent qui affolait le feuillage des platanes de la cour de récréation. Je regardais par la fenêtre de plus en plus fréquemment pendant que la maîtresse tentait de capter notre attention déjà bien émoussée en cette fin d’après-midi de juin. Mais, sauf ce vent échevelant, aucun autre présage ne se manifestait.

Mais voilà, à l’instant précis où nous franchissions le portail de l’école, le premier grondement a roulé, venant du fond du village et s’étalant au-dessus de nos têtes comme un avertissement.

Le chemin qui me ramenait à la maison mesurait bien son kilomètre et demi et mon cartable rempli des livres utiles aux devoirs du weekend, tirait sur mon bras. Je commençai à marcher d’un pas vigoureux, espérant ne pas subir le déluge trop longtemps, car en effet, il ne faisait aucun doute que la pluie ne saurait tarder. L’anthracite opaque des épaisses montagnes célestes, semblait gonfler en approchant, cisaillé par les éclairs. Au fur et à mesure que l’orage avançait, le tonnerre éclatait chaque fois plus percutant, chaque fois plus fracassant.

Aujourd’hui, je l’entends encore comme une énorme, immense, gigantesque baudruche qui aurait explosé, sous le coup d’une flèche lancée par un bras puissant.

Soudain, le nuage s’ouvrit et la pluie s’abattit en stries serrées. Les grosses gouttes frappaient le sol en flops mats et me mouillaient jusqu’à la moelle.

L’humidité dont mon cartable s’imprégnait le faisait glisser dans ma main qui se crispait en essayant de le retenir. Je le changeais fréquemment de côté afin de soulager momentanément mon bras endolori et je pressais le pas.

J’avais hâte d’arriver à la maison afin de me mettre au sec. Douche et vêtements propres.

Je ne me souviens d’aucune sorte de frayeur, mais le ruissellement tiède de cette pluie d’orage qui me parcourt de la tête aux pieds, plaquant mes cheveux sur mon visage et dans mon cou, et cette impression d’être chaussée de coussins chuintant à chaque pas sont des sensations empreintes sur ma peau, enveloppantes et fluides.

Puis le nuage et son cortège d’eau, d’éclairs et de grondements s’éloigna, me laissant dégoulinante mais soulagée de retrouver le ciel bleu vif de juin qui aurait pu attendre un peu que je fusse à l’abri avant de me livrer sans pitié à ses caprices.

mercredi 22 septembre 2021

Libérer ce qui ligote l'âme

 

Janvier déjà.

J’avais décidé, à la rentrée de septembre, de ne pas me laisser happer.

Trouver du temps pour soi, au besoin le créer, tel est le conseil répété par les coachs de vie à longueur d’articles dans les magazines en papier glacé, bien lisses, harmonieusement colorés. Les nombreux exemples cités à leur suite se veulent convaincants. Mais voilà : la quarantaine approchante, trois enfants, Hugo, Olivier et Gaël, en pleine construction, un mari si occupé que la banalité du quotidien ne le concerne pas, une profession passionnante mais demandant une absolue disponibilité, et la spirale se met à tourner.

L’action permet d’éviter le vertige. 

Se focaliser sur l’objectif : l’intendance, le suivi des enfants dans leur santé, leur cursus scolaire ou sportif ou encore culturel, la préparation des cours, les trajets maison-travail, maison-médecin, maison-stade, maison-marché et retours — évidemment—, et la présence auprès de mes élèves, sans relâchement. Une chose à la fois. Mais tant de choses…

La monotonie ? Certes non ! Car il y a toujours le détail qui modifie le cheminement linéaire : Gaël a oublié sa veste de survêtement à la salle de sport, il n’y a plus de place pour se garer près du marché, Hugo invite ses copains pour son anniversaire, le petit Florian Meunier n’a pas encore rapporté son autorisation parentale pour la sortie éducative du lendemain. Pas le temps de s’ennuyer, pas le temps de respirer.

Quatre mois déjà que le rythme s’impose et m’asphyxie. Quatre mois que je me lève dès la première sonnerie du réveil et que les gestes automatiques s’enclenchent, dans un ordre précis, du matin jusqu’au soir, réalisant les tâches incontournables, sans perte de temps, sans dépense inutile d’énergie afin que les plages réservées à l’essentiel, assistance de mes élèves et de mes enfants aux moments opportuns, ne soient pas parasitées par des préoccupations prosaïques.

Je m’épuise, je me dessèche, je manque d’air.



J’entends ce soir l’océan rouler et jaillir sous la tempête. Il est au bout de ma rue. Il m’appelle. J’enfile ma veste et je le rejoins. Assise sur les rochers qui bordent la plage, je me laisse envelopper par le fracas des vagues juste en-dessous de moi. Le vent, en rafales impétueuses, soulève l’écume. Le flux et le reflux, dans une lutte violente, mugissent dans la nuit. Les crêtes, dentelles furieuses, déferlent sur le sable. Je suis au cœur du tumulte. Je n’entends plus que sa furieuse énergie. Mon agitation se noie dans le brusque ressac, mon stress s’envole dans la bourrasque. L’océan danse et joue avec le vent, sans contrainte, sans retenue, dans un déchaînement de forces bouillonnantes et mon esprit joue avec eux. Leur puissance me remplit, leur vacarme me vide la tête et je respire à pleins poumons, libérée des tensions qui ligotaient mon âme.

Je me ressource au creux de la tempête.

lundi 23 août 2021

DANSER LES OMBRES de Laurent Gaudé ches Actes Sud 2015

 Début janvier 2010, Lucine vient remplir une mission à Port au Prince, qu'elle a quitté cinq ans auparavant par devoir. 

Elle rencontre alors Saul et sa bande d'amis. Gaîté et bonheur d'être ensemble la déterminent à rester dans la capitale.

Mais le tremblement de terre du 12 janvier 2010 et ses innombrables répliques broient la vie, l'espoir, le goût, laissant les Tahitiens dans l'hébétude.

 

Laurent Gaudé suit ses personnages de son regard bienveillant et de sa plume sensible, nous les montrant présents au présent, présents à leur vie, à leurs petits bonheurs, à leurs frères de cœur, à leur malheur, affrontant l'horreur avec courage, mêlant leurs vivants et leurs morts avec affection, jusqu'à l'puisement.

Roman puissant qui nous plonge au cœur de l'esprit de ses personnes si attachées à leur terre, à leurs "frères" et à leurs morts.