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mercredi 1 décembre 2021

Prendre le train an marche 3

 Patrick, se sentant découvert, ne pouvait plus reculer.

– Non, tout va bien mais je voudrais te demander quelque chose.

Evelyne le regarda fixement. Que voulait-il ? Un service ? Il n’y avait pas lieu de craindre sa réponse. Elle accepterait sans hésiter. Elle adorerait lui rendre service.

– … ensemble ? …Tu ne m’as pas écouté ?

– Heu, si. Mais je n’ai pas tout compris.

– C’est pourtant simple : vivre ensemble ! Je te demande si tu voudrais que nous vivions ensemble. 

Evelyne fut surprise. Elle était loin de cela. Elle n’y avait jamais pensé. Elle s’était installée confortablement dans cette relation qui complétait sa vie, la profession d’une part, le cœur de l’autre. Pourtant, quand elle y avait réfléchi, durant ses rares moments d’inaction, elle avait bien dû admettre qu’elle serait vraiment triste s’ils devaient se séparer.  Patrick avait pris une place plus importante qu’elle ne l’aurait cru dans son esprit. Cette demande méritait réflexion.

– Écoute… Tu me prends au dépourvu… Jusqu’à aujourd’hui, je suivais mon bonhomme de chemin sans me poser de question. Je me sens bien. Mais c’est vrai, si je suis honnête avec moi-même, je dois dire que je me sens encore mieux ces derniers temps, c’est à dire en fait, depuis que je te connais…

– A la bonne heure ! Alors, c’est oui ?

– Ecoute, je ne sais pas. Il faut que je réfléchisse. »

– OK, OK. Je ne te bouscule pas. Nous en reparlerons dans quelques temps. »

 

Au travail, elle se fit des copines. Il y eut Catherine la comptable, puis Chantal l’assistante du DG et Jacqueline la maquettiste. Cette complicité l’aida à s’opposer aux attaques perfides de Régis Valdeau. En particulier le jour où il « oublia » de l’avertir de la décision du DG d’avancer de deux jours la présentation du nouveau projet car leur client principal était de passage plus tôt que prévu. Heureusement, un soir, en se rendant toutes les trois à l’arrêt du bus, Chantal commença à rouspéter à propos de la pression engendrée par l’urgence du dossier « Le réveil musical ».

– Pourquoi, l’urgence ? s’informa Evelyne.

– Eh bien parce que je me croyais en avance. Résultat, le patron veut tout sur son bureau deux jours plus tôt !

– Mais, je ne suis pas au courant !

– Comment, Valdeau ne t’as rien dit ? C’est ton patron pourtant.

– Non, je ne sais rien. Mais pas de panique : j’ai pratiquement terminé pour ce qui me concerne. Pourtant, heureusement qu’on en parle, les copines ! Je vais m’organiser pour donner la priorité à ce dossier-là, ça m’évitera de passer la nuit au bureau pour peaufiner les derniers détails.  Car j’imagine que ce pourri de Valdeau me l’aurait dit quand même, mais assez tard pour que ça me perturbe. Je ne sais pas ce que je lui ai fait à celui-là, mais il ne rate pas une occasion de me nuire.

– On prétend en coulisse que tu aurais obtenu le poste qu’il convoitait pour son neveu. Tu sais, celui qui arrive toujours le premier aux réunions. C’est un bon professionnel, mais il manque d’un petit quelque chose que tu dois avoir si le boss t’a choisie toi.

En arrivant chez elle, encore effarée de la malveillance de Valdeau, Evelyne releva machinalement son courrier. Il n’y avait qu’une enveloppe. Elle ne regarda même pas d’où elle venait. Ce fut seulement lorsqu’elle fut débarrassée de ses clés, de son sac et de son manteau qu’elle l’ouvrit. Elle n’avait pas remarqué l’écriture de Patrick sur l’enveloppe, qu'elle ne connaissait pas, mais la signature, au bas de la missive, ne laissait aucun doute. Pourquoi lui écrivait-il ? Ils s’étaient vus la veille encore à midi. Ils devaient se retrouver dimanche. Elle lut :

« Chère Évelyne,

Tu dois être surprise de cette missive. Mais dans certains cas, un peu de solennité s’impose. Ainsi donc, je souhaite t’inviter dès à présent à passer deux semaines durant les congés d’été avec moi, sur la destination que nous choisirons ensemble.

J’ai cru comprendre que tu n’étais pas prête à partager complètement ta vie avec moi et j’ai pensé à cette solution intermédiaire. Elle nous permettra de mieux nous connaître au quotidien sur une courte période.

Donne-moi ta réponse dimanche.

Je suis impatient de te retrouver…

 

Evelyne resta pensive un moment. En lisant les mots de Patrick, elle en avait oublié la méchanceté de Valdeau. Elle prit alors conscience de l’influence que Patrick avait sur elle. D’une part, elle sentait l’étau sentimental se resserrer sur son cœur de  jeune fille indépendante et d’autre part, bizarrement, cela lui convenait totalement. Bien sûr, elle accepterait son invitation. Où pourraient-ils passer leurs vacances ?

Evelyne se mit à chantonner en préparant son dîner. Demain serait un autre jour qu’elle débuterait tôt afin de travailler sur le dossier « Le réveil musical » et on verrait ce qu’on verrait !

 

Ce jeudi soir, Evelyne croisa Régis Valdeau en sortant de l’ascenseur.

— Ah ! Evelyne, je vous cherchais.

– Je n’ai pas quitté mon bureau, monsieur.

– Je sais, je sais. J’ai été très occupé toute cette semaine. Je n’ai pas eu le temps de vous informer. Le patron demande que le dossier « Le réveil musical » soit bouclé lundi. Le client arrive mercredi au lieu de vendredi.

– C’est aimable de m’avertir. A propos, je voulais vous demander l’autorisation de sortir une heure en avance vendredi soir car je devrai prendre un train plus tôt que je ne pensais.

– Je n’ai aucune objection sous réserve que vous ayez terminé votre partie du dossier. Je le veux sur mon bureau avant votre départ.

– Il n’y a aucun problème à ce sujet : je viens de passer chez votre secrétaire pour le lui remettre justement. J’ai légèrement décalé mes autres dossiers pour achever celui-ci. Bonne soirée, monsieur. 

Imaginez la tête du petit chef ! Bouche bée, yeux ronds, mains crispées sur son revers de veste, devant l’ascenseur qui venait de se refermer.

J’en souris moi-même en vous le racontant.

 

Le vendredi soir, Évelyne ferma la porte de son bureau et quitta son travail d’un pas léger. Elle devait retrouver Patrick sur le quai, juste devant le train. Aujourd’hui, il n’était pas question de le prendre en marche.


jeudi 25 novembre 2021

Prendre le train en marche 2

     Donc elle rencontra Patrick. Où ? Quand ? Comment ? Je ne l’ai jamais su et d’ailleurs cela n’a pas d’importance. Il lui fit une cour discrète, tellement discrète qu’elle ne s’en aperçut pas tout de suite. Il lui cédait son tour dans la file d’attente du restaurant qu’ils fréquentaient à midi, il lui demandait la permission de s’asseoir à sa table. Elle en éprouvait du plaisir car sa conversation était distrayante et son humeur toujours joyeuse. Mais son esprit à elle, rempli par ses tâches et ses projets professionnels, ne s’attardait pas à l’attitude amicale de Patrick : il ne faisait pas partie de ses projets. Quand il finit par l’inviter à dîner, elle sursauta. Il fut surpris de sa réaction. Elle va refuser, pensa-t-il. Elle le regarda, incrédule : il se moque de moi ? Il reprit : 

— Accepteriez-vous de dîner avec moi demain soir ? 

– Pourquoi pas. »

    Ils s’accordèrent sur l’heure et le lieu de leur rendez-vous, échangèrent leur numéro de téléphone. Elle consulta sa montre, et poussa un petit cri :  Je vais être en retard !  Elle attrapa son sac et s’éclipsa.

 

    Elle escalada les escaliers et arriva en salle de réunion pile à l’heure. Lorsqu’elle entra, le sourire narquois de Régis Valdeau  s’effaça, remplacé par un long soupir de  déception. Il ne la prendrait pas en faute encore aujourd’hui, mais elle ne perdait rien pour attendre. Or, ainsi que vous connaissez Evelyne, elle avait intercepté le changement de mimique de son collègue et immédiatement compris qu’elle devait le redouter. Elle se promit de ne lui laisser aucune occasion de la mettre en difficulté. Comme de coutume, elle remplit parfaitement son rôle, ses interventions furent jugées judicieuses. La journée se termina sans encombre.

 

    Le lendemain après-midi, son téléphone sonna sur son bureau. Elle avait pourtant demandé qu’on ne lui transmette aucun appel Elle ne décrocha pas. Tellement absorbée par son travail depuis le matin, elle n’était même pas sortie se restaurer à midi. Quand enfin elle passa devant la standardiste, celle-ci l’interpella poliment :

    — Un certain Patrick a insisté pour que je note son message. 

    Evelyne prit la feuille de papier qu’on lui tendait et lut : « J’espère que vous allez bien. Je ne vous ai pas vue à déjeuner. Rappelez-moi pour confirmer notre rendez-vous. » Patrick ! Elle l’avait oublié. Elle regarda l’heure. Elle avait juste le temps de faire un saut chez elle pour se changer. Elle se demanda s’il n’était pas trop tard pour le rappeler. Elle retourna dans son bureau.

       — Allô ? Patrick…. C’est Evelyne…. Oui, je vais très bien, merci… Un gros dossier m’a accaparée toute la journée, excusez-moi… Oui, bien sûr, je suis toujours d’accord pour ce soir… Très bien… A tout à l’heure alors. 

 

Je vous assure qu’il aurait été regrettable qu’elle manquât le rendez-vous car cette histoire n’aurait pas eu de suite!

 

    Patrick se montra sous un jour nouveau. D’intéressant, il devint drôle. De courtois, il devint attentionné. Ma cousine se surprit à sentir monter en elle comme un début de sentiment jusqu’ici inconnu. Quelques autres soirées suivirent, toujours très agréables. Elle appréciait de plus en plus sa compagnie. C’était réciproque apparemment. Ils prirent l’habitude de passer un week-end sur deux ensembles. Chaque nouveau rendez-vous voyait leur relation évoluer vers une douce habitude. La tendresse s’installait, émaillée de mots doux, de petites attentions affectueuses. Ils vivaient ces journées hors du temps à l’abri des vicissitudes du quotidien. Evelyne remarqua bientôt qu’elle attendait de plus en plus impatiemment ces samedi-là, mais elle refusa de s’y attarder. Ce rythme lui convenait parfaitement car elle souhaitait conserver une part de liberté absolue, voire de solitude. Enfin, c’est ce qu’elle prétendait.

 

    Au cours de l’un de ces week-ends, Patrick parut à Evelyne plus embarrassé qu’à l’ordinaire. Il lui sembla pensif, et même légèrement anxieux.

    – Que se passe-t-il, Patrick ? Tu parais inquiet.


mercredi 24 novembre 2021

Prendre le train en marche 1

 

Prendre le train en marche, Evelyne en avait l’habitude depuis son adolescence. A cette époque, elle habitait à plusieurs kilomètres du lycée et, malgré ses bonnes résolutions réitérées chaque soir, le lendemain matin, elle arrivait systématiquement sur le quai au moment où le train démarrait. Elle était devenue experte dans sa manière de sauter à l’intérieur du wagon et de rétablir son équilibre avec un naturel extraordinaire, s’installant tranquillement et commençant à deviser avec ses voisins comme si elle les connaissait depuis toujours. Cela ne serait plus possible aujourd’hui où les portes se referment hermétiquement avant l’ébranlement du convoi.

La vie donna à ma cousine bien d’autres occasions de montrer au monde en général et à vous, lecteurs, en particulier, avec quelle virtuosité elle savait s’engager dans une action déjà en marche.

 

Cette capacité remarquable lui valut, peu de temps après son arrivée dans l’entreprise qui l’avait embauchée, de remplacer au pied levé un collègue de façon tellement efficace qu’elle fut maintenue dans le poste, au grand dam des commères bien intentionnées et des représentants  syndicaux qui voyaient d’un mauvais œil leur petit train-train d’avancement de carrière bousculé.

 

Comme vous pouvez l’imaginer, elle n’eut pas que des amis dans l’entreprise. Elle n’eut pas non plus que des ennemis. Mais Régis Valdeau était l’un d’eux, et de taille. Pensez donc : bien que sa position hiérarchique lui donnât un certain pouvoir de décision, Monsieur Baldonneur, le DG, ne trouva pas nécessaire de le consulter dans cette affaire de promotion. Encore bien heureux qu’il l’en eût informé ! De quoi aurait-il eut l’air devant les employés s’il n’avait pas au moins une petite longueur d’avance sur eux ?

Décidément, ma cousine bousculait les codes. Et cela la réjouissait. Elle était dans le sens de la vie, dans l’action, dans l’avenir. Toujours à l’aise dans n’importe quelle situation, elle s’adapta très vite à sa nouvelle position. Elle se fit même des amis. Des amis comme ceux de Facebook, évidemment. Des gens qui acceptaient d’échanger avec elle des informations, des gens qui acceptaient sa collaboration, voire qui l’appréciaient.

 

Et le train de la vie poursuivit son chemin quelques années. Jusqu’au jour où elle rencontra Patrick. Là, l’histoire prit une autre tournure.

vendredi 19 novembre 2021

Haïkus : automne

 

T-shirt Pull-over

Rayons chaleureux vent frais

Automne hésitant

 

Transparence dorée

Le marronnier nu

Haute silhouette graphique


Farandole cuivrée

Le vent taquine le sous-bois

Craquent nos pas

 

 

Cris des écoliers

Sur le ciel encore azur

Dernier trait de soleil

 

Humus odorant

Obscurité palpitante

Le brame du grand cerf

 

Pluie fine et petit vent

La rue luit faiblement

Liquide horizon

 

Tristesse des jours gris

Le village emmitouflé

Une silhouette floue s’estompe

mercredi 13 octobre 2021

Chez le petit homme en blouse grise

 
Entrer dans cette caverne d’Ali Baba excitait toujours ma curiosité, comme si l’accès à ce lieu relevait d’une sorte d’aventure. C’était un espace tout en longueur éclairé d’un néon à la lumière froide et strictement utile ; on y entrait par l’un des petits côtés de ce grand rectangle et l’on en sortait par la même porte. Une fois à l’intérieur, le regard se perdait tout au fond, par-dessus de grands sacs et des cartons empilés dans un ordre qu’on avait voulu adapté tant bien que mal à leurs formes et à leurs dimensions. Un immense comptoir occupait presque toute la longueur, ne laissant à chaque extrémité que le passage d’une seule personne à condition que celle-ci s’y engageât de profil et ne possédât pas un ventre trop proéminant. Ce comptoir était fermé au-dessus par des rabats vitrés exposant et protégeant à la fois les articles les plus précieux du magasin.

Généralement, plusieurs clients attendaient leur tour derrière celui qui se faisait servir à ce moment-là. Il était intéressant d’observer ce que chacun était venu y chercher. Cela allait de cinq cents grammes de pointes à tapisser, à une savonnette et du shampooing, en passant par deux mètres de toile cirée ou un gros pot de colle à tissu. Derrière le comptoir, des étagères cloisonnées en cases de différents volumes montaient jusqu’au plafond depuis un meuble à multiples tiroirs. Chaque compartiment ouvert ou fermé était étiqueté.

J’attendais mon tour sans impatience tant le ballet du petit homme en blouse grise derrière son immense comptoir valait à lui seul le déplacement. Il semblait glisser d’un bout à l’autre, ouvrant un tiroir, se retournant et étendant le bras vers une case située derrière lui. Il déposait l’article demandé devant le client, renseignait celui-ci sur ses qualités ou sur son bon usage, notait son prix sur une des feuilles volantes empilées devant lui, effectuait ses additions, les vérifiait sur sa caisse enregistreuse dont le tiroir s’ouvrait automatiquement avec un bruit de sonnette ; on le payait en espèces.

On pouvait lui demander presque tout ce qui n’était pas alimentaire ou vestimentaire. Si on ne savait pas exactement ce qui résoudrait un problème d’entretien, de décoration ou de réparation, il suffisait de lui décrire ce que l’on souhaitait faire pour qu’il propose le produit miracle ou l’objet indispensable. Dès que l’article désiré était identifié, le petit homme en blouse grise se dirigeait immédiatement et sans aucune hésitation vers son emplacement.

La fantaisie semblait exclue de cet univers rigoureusement ordonné car la plus grande partie des marchandises relevait de l’entretien ou du bricolage. Enfin, quand je dis bricolage… certains artisans qui ne trouvaient leur bonheur que dans l’antre du petit homme en blouse grise me reprendraient vertement pour ce vocable très mal choisi pour parler de leur art ! Car colle, produits nettoyants, dissolvants, protecteurs, couvrants, outils spécifiques pour serrer, visser, limer, percer, scier, découper, mesurer petites ou grandes longueurs, rouleaux adhésifs, de fil de fer, de fil électrique, clous, vis, boutons de tiroirs, interrupteurs, douilles, ampoules, piles etc qui leur étaient utiles dans l’exercice de leur métier se trouvaient à coup sûr chez le petit homme en blouse grise ; au besoin, il était possible d’en commander en quantité.

Et pourtant ! On rencontrait aussi, dans cette caverne, des dames, jeunes ou moins jeunes, choisissant un fard à paupière ou demandant le nouveau parfum d’une marque connue, des ados réclamant le gel superstrong indispensable à la bonne tenue de leur crête alors à la mode, des enfants accompagnant les adultes et attirés par des pistolets à eau ou des baudruches, des personnes en quête d’un coffret original ou d’une petite lampe de chevet. Le petit homme en blouse grise, sérieux mais courtois soulevait alors les vitrines de son comptoir pour en extirper les articles les plus précieux.

Chaque fois que j’entrais dans la droguerie-quincaillerie de monsieur Desloges, ma curiosité n’était jamais déçue car j’y découvrais toujours un objet dont j’ignorais l’existence et c’était pour moi un émerveillement devant une telle quantité de choses, certaines minuscules, d’autres plus volumineuses, toutes rangées minutieusement, évidemment répertoriées avec soin, dont la gestion me semblait un exploit.

lundi 11 octobre 2021

Désaccord

Les soirées, à l’appartement que je louais avec Aurélie, étaient remplies de musique et de copains venus partager une heure, un verre, un repas ou plus... C’était l’occasion de discussions sans fin sur le relief du temps ou la couleur des opinions. Ils apportaient souvent de quoi se sustenter et se désaltérer, même si notre frigo contenait toujours l’essentiel. Il y avait Vivien, Béatrice, Anne-Lise, Hugo et quelques autres. Tout le monde s’installait autour de la table du salon qui se couvrait alors de gourmandises salées ou sucrées apportées par les convives et dans lesquelles on piochait à son gré jusqu’à épuisement. Les conversations commençaient par des sujets très sérieux : intellectuels, philosophiques, culturels, sociétaux, bref, on reconstruisait un monde meilleur — enfin, les avis étant très divers, je ne sais pas à partir de quand et selon quels choix il serait réellement meilleur. Le ton se faisait docte ou passionné, chacun détenant sa vérité. Puis, l’alcool allégeait l’ambiance et les anecdotes cocasses s’enchaînaient, ainsi que les plaisanteries plus ou moins fines.
Aurélie avait le don de maintenir une atmosphère conviviale ; elle savait relancer une discussion en passe de s’éteindre, ou ramener ses invités vers des climats plus doux quand les esprits commençaient à s’échauffer.

Cette animation quasi quotidienne m’avait d’abord surprise, mais j’y avais finalement pris goût.

Aurélie était une collègue avec qui j’avais immédiatement sympathisé. Nous grignotions notre sandwich assises côte à côte sur un banc du jardin public situé juste en face de la banque qui nous employait. Une ou deux fois par semaine, nous poursuivions la journée à la terrasse d’un café ou au cinéma. Jusqu’au jour où elle m’a fait part d’une trouvaille incroyable : un appartement à deux pas du travail, lumineux, au cinquième étage d’un immeuble à la jolie façade haussmannienne, et donc doté de son balcon. Mais voilà, il lui fallait trouver une colocataire pour réduire le coût du loyer, et surtout se sentir moins seule dans ce grand trois pièces. Après une visite enthousiasmante, je signai le contrat de colocation.

Tantôt bercée par la mélodie joyeuse des voix de nos visiteurs, tantôt partie prenante d’un vif débat, j’appréciais beaucoup ce bouillonnement d’idées et de bons mots, ces envolées extrêmes et ces franches rigolades.

Une ou deux fois Vivien était arrivé, accompagné de Jean-Paul.

Je détestais Jean-Paul. Dès qu’il s’asseyait sur notre canapé, il monopolisait la parole. Il savait tout sur tout, avait rencontré quantité de gens importants, connaissait les lieux branchés, avait pratiqué le tennis, l’aviron, le golf, la voile…

 

Un vendredi, pendant que nous rangions l’appartement, Aurélie remarqua :

— Tu parais fatiguée.

Sans vouloir m’appesantir là-dessus, sachant qu’une nuit réparatrice serait le meilleur remède, je ne relevai pas. Elle insista.

— C’est vrai qu’il y a eu du bruit, et que nous avions deux personnes de plus que d’habitude, mais nous avons passé une bonne soirée, non ?

— M’ouais…

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

   C’est ce Jean-Paul… Il m’agace un peu.

— Un peu ? et c’est ce qui te rend aussi morose ?

— Bof, ce n’est rien. D’ailleurs, il ne vient pas souvent.

— C’est vrai et c’est dommage car je le trouve tellement intéressant.

— Intéressant ! Hâbleur, plutôt !

En disant cela, je heurtai le bord de l’évier avec la pile d’assiette.

— Eh ! Ne casse pas la vaisselle !

— Justement, la vaisselle. Parlons-en. On pourrait envisager de se faire aider avant que tout le monde ait disparu, non ?

   Ce n’est pas grave, on a vite fait à nous deux.

— Oui, mais chaque fois c’est pareil : il n’y en a pas un qui se proposerait.

Aurélie rangeait les petits fours apportés par Béatrice dans une boîte afin de les conserver au frigo.

— Ils étaient délicieux ces gâteaux, dit-elle en léchant le bout de ses doigts couverts de sucre glace. Et la salade d’Hugo était copieuse. Finalement, chacun nous a gâté.

— Sauf Jean-Paul.

   Tu sais bien que Vivien l’a rencontré en venant ici.

— Comme par hasard. Un pique-assiette, voilà comment je le qualifie, moi.

Et la pauvre porte du lave-vaisselle n’a pas compris pourquoi elle était traitée aussi brutalement.

— Tu exagères. Ce n’est que la deuxième ou la troisième fois qu’il vient.

— Qu’est-ce que vous lui trouvez tous à ce Jean-Paul à la fin ? Vous êtes tous béats devant lui. Je ne vois pas pourquoi.

— Il a toujours des anecdotes surprenantes à raconter.

— Il a surtout un bagout qui ne me plaît guère. Et d’abord, d’où il sort celui-là, hein ?

Aurélie posa l’éponge avec laquelle elle venait d’essuyer la table et s’appuya contre l’évier. Elle se grattait la tête.

— Je ne sais pas trop. Il me semble qu’il est partenaire de tennis de Vivien de temps en temps.

— Oui, et alors ? C’est pas une situation, ça. Il a un métier ? Il étudie quelque chose ? On sait si ce qu’il nous raconte est véridique ? Comment il connaît ces gens et ces endroits chics ? Il bluffe ? C’est un gigolo ? Il ne m’inspire pas confiance. J’aimerais mieux ne plus le voir ici. Je vais en toucher deux mots à Vivien dès que possible.

Sur ce, je me dirigeai vers ma chambre, mais Aurélie me retint par le bras. Sidérée par ce geste inattendu, je me retournai vers elle.

— Je ne vois aucune raison de lui interdire notre porte. C’est apparemment un copain de Vivien et à ce seul titre, il est bienvenu ici.

Le ton était péremptoire. Que cachait ces mots ?

— Je ne suis pas sûre que Vivien et lui soient réellement proches, repris-je. J’ai eu l’impression qu’il était plutôt gêné de nous l’imposer. Et j’ai remarqué qu’il était beaucoup plus cool quand il venait seul. Ce soir, il était complètement coincé ; il n’a presque pas parlé.

— Tu te racontes des salades. Vivien était comme d’habitude et moi j’étais très contente de voir Jean-Paul.

Nous y étions donc. Jean-Paul avait charmé Aurélie, mais comment, et pourquoi ? Ma copine n’était pourtant pas facilement influençable. Je ne lui connaissais pas d’amoureux. Elle affirmait d’ailleurs souvent se méfier des hommes.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? m’étonnai-je. Je ne te reconnais pas ce soir.

Elle sembla embarrassée. Que me cachaient-ils, elle et Vivien ? J’étais fatiguée et peu curieuse de connaître la vérité ce soir. J’entrai dans ma chambre sans un mot et refermai la porte.

Le lendemain, nous partagions le petit-déjeuner dans la cuisine, apaisée par une bonne nuit de sommeil. Aurélie aborda le sujet qui nous avait divisées la veille.

— Il faut que tu saches : Jean-Paul n’est pas le copain de Vivien. Je les ai rencontrés un jour ensemble à la piscine. Jean-Paul m’a tout de suite plu. Il est tellement à l’aise, il sait tellement de choses. Vivien avait l’air de le connaître. Ils avaient échangé quelques balles sur un cout de tennis, m’a-t-il dit. Je lui ai demandé de l’amener chez nous.

— Voilà donc l’explication ! Serais-tu amoureuse ?

— Je ne crois pas, mais il a l’air de fréquenter du beau monde, et j’aime sa conversation, on apprend plein de choses avec lui. Il doit avoir une vie passionnante.

Décidément, je ne comprenais pas ce que cherchait ma copine avec ce garçon, et je m’inquiétais pour elle.

— Ne t’emballe pas, lui conseillai-je. Apprends d’abord à le connaître. Au besoin, fais ta petite enquête.

— Quelle défaitiste tu fais ! s’exclama-t-elle.

Mais elle riait. Nous retrouvions notre complicité.

 

Quelque temps après, je fus invitée par ma cousine Elise qui fêtait son anniversaire. C’était la branche fortunée de la famille. Ils habitaient un appartement cossu dans le XVème. Simples, ils invitaient chez eux des gens sympathiques, venus de d’horizons divers. Chaque année, je passais la moitié de l’été avec elle dans leur propriété normande. Nous avions le même âge et nos mères, cousines germaines, étaient inséparables depuis leur enfance, même si l’une, avocate, avait épousé un notaire, tandis que l’autre, professeur de math, vivait avec un ingénieur salarié chez un constructeur automobile. J’avais revêtu ma robe la plus chic : unie, bien coupée. Un sautoir très tendance, coup de cœur que je m’étais offert dernièrement, complétait ma tenue.

Lorsque je sonnai à la porte, un employé m’introduisit et m’annonça. Elise m’accueillit à bras ouverts et nous échangeâmes une chaude accolade, heureuses de nous retrouver. Puis elle m’entraîna au centre du salon.

— Viens, il faut que tu rencontres ma nouvelle prof de musique. Elle est jeune, formidable et très drôle. Toi aussi, je suis sûre que tu vas la trouver super. Mais tu dois avoir soif. Jean-Paul avez-vous un tonic bien frais s’il vous plaît ? demanda-t-elle au serveur qui passait près de nous, chargé d’un plateau.

— Non, je n’en ai plus, mais je reviens de suite vous l’apporter, répondit Jean-Paul, son sourire inoxydable aux lèvres.

Un peu plus tard, le voyant désœuvré près du buffet, je l’abordai.

— Quelle surprise !

Il me regarda sans perdre son assurance.

— Ah ! Bonsoir. Le monde est petit. Comme vous le constatez, je suis serveur ; je fais les extras dans les réceptions et j’adore mon métier.

Perplexe et amusée, je m’interrogeais sur la manière dont j’allais annoncer la chose à Aurélie. Et comment elle allait réagir.

mercredi 29 septembre 2021

Souvenir d'orage

 

Le temps avait menacé tout l’après-midi, nous narguant avec son vent qui affolait le feuillage des platanes de la cour de récréation. Je regardais par la fenêtre de plus en plus fréquemment pendant que la maîtresse tentait de capter notre attention déjà bien émoussée en cette fin d’après-midi de juin. Mais, sauf ce vent échevelant, aucun autre présage ne se manifestait.

Mais voilà, à l’instant précis où nous franchissions le portail de l’école, le premier grondement a roulé, venant du fond du village et s’étalant au-dessus de nos têtes comme un avertissement.

Le chemin qui me ramenait à la maison mesurait bien son kilomètre et demi et mon cartable rempli des livres utiles aux devoirs du weekend, tirait sur mon bras. Je commençai à marcher d’un pas vigoureux, espérant ne pas subir le déluge trop longtemps, car en effet, il ne faisait aucun doute que la pluie ne saurait tarder. L’anthracite opaque des épaisses montagnes célestes, semblait gonfler en approchant, cisaillé par les éclairs. Au fur et à mesure que l’orage avançait, le tonnerre éclatait chaque fois plus percutant, chaque fois plus fracassant.

Aujourd’hui, je l’entends encore comme une énorme, immense, gigantesque baudruche qui aurait explosé, sous le coup d’une flèche lancée par un bras puissant.

Soudain, le nuage s’ouvrit et la pluie s’abattit en stries serrées. Les grosses gouttes frappaient le sol en flops mats et me mouillaient jusqu’à la moelle.

L’humidité dont mon cartable s’imprégnait le faisait glisser dans ma main qui se crispait en essayant de le retenir. Je le changeais fréquemment de côté afin de soulager momentanément mon bras endolori et je pressais le pas.

J’avais hâte d’arriver à la maison afin de me mettre au sec. Douche et vêtements propres.

Je ne me souviens d’aucune sorte de frayeur, mais le ruissellement tiède de cette pluie d’orage qui me parcourt de la tête aux pieds, plaquant mes cheveux sur mon visage et dans mon cou, et cette impression d’être chaussée de coussins chuintant à chaque pas sont des sensations empreintes sur ma peau, enveloppantes et fluides.

Puis le nuage et son cortège d’eau, d’éclairs et de grondements s’éloigna, me laissant dégoulinante mais soulagée de retrouver le ciel bleu vif de juin qui aurait pu attendre un peu que je fusse à l’abri avant de me livrer sans pitié à ses caprices.