Pages

mardi 25 mai 2010

Associations

NUIT
Halo de lune apaise la terre. Le tintement lointain des étoiles assourdies s’étend au creux de ton silence. Assouvie, je respire ton parfum de fleurs endormies et d’herbes mouillées. Nuit profonde désaltère l’été. Sereine, enveloppée de tes douces fragrances, je coule mon rêve au moule bleu de ton obscurité.

VEINE
Veine de cuivre bleu, coupante en éclats muets, je suis ta rugueuse âcreté, crescendo, brûlure étourdissante.

JARDIN
Herbes folles, sang des arbres. Au jardin anisé croît le velours tendre, frissonnent les feuilles de lumière, gazouillent les pas crissants des enfants. Touches multicolores et couleurs espiègles où se cache le jus du miel nouveau, surprennent l’amertume de l’écorce.

CHEVELURE
L’onde de soie de ta chevelure s’écroule en lumière irradiante, ruisselle et crépite en frôlement fleuri. Perles de vanille, parfum de sueur. Le balancement mordoré fuit sous les doigts qui s’enfouissent. Fraîcheur évanescente, pain d’épice cuivré. (Inspiré de « La naissance de Vénus » de Botticelli)
Danièle

Reste encore

Souvenir tu m’appelles. Je voudrais résister.
Douce insistance, attirance, la nuit repoussée
Image floue, regard d’onde. Je me laisse faire
Refaire le chemin, redessiner tes mains
Quand je suivais ta voix dans l’or et la lumière.
Incertaine parole s’estompe avec le jour.
Remonter doucement tout le film à rebours.
Mon cœur s’accroche, retient le songe, déjà lointain.
Reste encore. Je ne dors. Garde-moi prisonnière
Des barreaux transparents des heures oubliées.
Attends encore un peu. Les contours effacés
S’impriment. S’éloigne ta silhouette à l’horizon
Du rêve. Paupières closes. La mémoire chancelle.
Aux rives du sommeil balance la nacelle.
Tu traverses le pont.
Danièle

lundi 25 janvier 2010

Un violoncelle sur un quai



Photo de Robert Doisneau 

     Aïe ! Et voilà ! Il n’a pas eu le temps. Les portes se sont refermées sur son bras. Quel choc. Ils sont tous entrés ensemble là-dedans. Avec lui. Ils l’ont poussé, soulevé, transporté. Il n’a eu aucun moyen de résister à la foule compacte qui, comme un rouleau compresseur sans âme, l’a propulsé à l’intérieur du wagon, jusque contre la paroi opposée. Dès qu’il s’est senti déposé sur le sol, il a essayé de remonter le courant, tantôt bousculant, tantôt s’excusant. Mais la marée humaine, puissante inertie, le retenait. Ces quelques minutes lui ont paru interminables. Une seule pensée, un seul but : ressortir de cette maudite rame. Son violoncelle est resté sur le quai. Il l’avait lâché quelques secondes pour… Pourquoi, au fait ? Tout s’était précipité : l’arrivée de cette foule au même moment que celle du métro. Les portes s’étaient ouvertes, et, à peine les autres voyageurs avaient-ils eu le temps de descendre, qu’ils s’étaient engouffrés à l’intérieur. Et lui a été happé par cette horde sauvage. Après tous ces efforts, il allait sauter sur le quai, rejoindre son violoncelle, et attendre avec lui une prochaine rame capable de les accueillir tous les deux. Mais au moment où il croyait pouvoir le rejoindre, la sonnette avait retenti, immédiatement suivie du claquement des portières. Sur son bras. Douleur, désespoir, colère, angoisse. Ses doigts écartés s’agitent. Il va devoir attendre le prochain arrêt et revenir en sens inverse. Pourvu que son bras ne soit pas arraché ! Pourvu que son violoncelle n’ait pas bougé !

     Le violoncelle est seul sur le quai du métro. Il y a un instant encore, Romain était avec lui. Ils attendaient tranquillement quand tout à coup, ils se sont retrouvés entourés, comprimés. D’où venaient tous ces gens ? Quelle vanne avait été ouverte ? Et puis Romain a disparu. Il ne l’a plus vu. Il sentait seulement une masse humaine tourner autour de lui. C’est un miracle qu’ils ne l’aient pas bousculé ! On ne pourra jamais comprendre ces hommes. D’abord pourquoi Romain avait-il voulu traverser Paris avec lui à cette heure-ci ? C’était la première fois qu’une telle idée lui prenait. D’habitude, ils circulaient de préférence en milieu d’après-midi ou bien largement après dix-huit heures. Et comment pensait-il le faire entrer dans ce compartiment exigu, lui qui prenait la place de deux ou trois humains, selon le sens dans lequel il était orienté ? Au moment où la foule s’était précipitée, le métro était arrivé. Quelle cohue ! Tout le monde se bousculait à qui mieux mieux. Tout à coup, il n’y a plus eu personne autour de lui. Il a entendu la sonnerie et le claquement des portières. Le métro s’est ébranlé. Il s’éloigne à présent avec son chargement d’hommes et de femmes entassés. Il voit le bras de Romain coincé dans la porte, avec ses doigts qui s’agitent. Combien de temps le violoncelle devra-t-il rester là ? Qui viendra le chercher ?

     Bon, bon, ça va, ce n’est plus la peine de se précipiter comme ça, il l’a raté son métro. Le voilà qui s’en va. Il est bondé d’ailleurs. Il n’y a même pas assez de place pour que tout le monde puisse y entrer en entier. Regardez ce bonhomme avec son ventre de propriétaire, les deux mains dans les poches, debout à l’entrée du wagon. Il s’est installé là, aux premières loges pour admirer les murs crasseux dans l’obscurité des tunnels, sans doute ? Et cet autre avec son bras qui dépasse. Celui-là aurait pu attendre le suivant au lieu de risquer de se faire arracher un membre dans le premier virage. Ce n’est pas en agitant les doigts frénétiquement qu’il va améliorer sa position. Les gens sont fous. Et ce Mathieu qui continue de courir, mes semelles vont devenir fines comme des feuilles de papier à cigarette à force d’être maltraitées de la sorte ! Il ne prend même plus la peine de me cirer depuis qu’il vit dans cette ville de cinglés. Toujours s’agiter, toujours galoper, dans les rues, dans les escaliers, dans les couloirs. Foncer à travers la foule et me faire marcher dessus tellement souvent que mon cuir est tout râpé, à croire qu’il ne sent rien. Pourtant ça doit lui écrabouiller les doigts de pied tout ce monde qui me piétine ! J’étais encore récemment une jolie paire de souliers mais maintenant, je ne ressemble plus à rien.
     Tiens ! Un violoncelle sur le bord du quai. C’est un décor original. Ils se mettent à ériger des statues à présent dans le métro, et juste dans le passage, c’est malin ! Un violoncelle ! Pourquoi pas un piano à queue ! Il a l‘air bien fier celui-là ! Il n’a peur de rien. Personne ne lui a dit que c’était dangereux de rester là ? Il faut lui expliquer que ce sont tous des aliénés, des fous furieux, qu’il risque de se faire réduire en petit bois, que dis-je en allumettes. Hep ! Hep ! Le violoncelle ! Mais tu vas ralentir, Mathieu ? Hé le violoncelle, va-t-en ! Moins vite, Mathieu, voyons tu ne vois pas ce pauvre violoncelle, tu le dépasses et tu ne remarques rien. Et où va-t-il s’arrêter ? C’est une maladie qu’il a dû attraper en arrivant dans cette ville. On y rencontre des choses tellement surprenantes qu’à leur contact on perd la raison, et j’ai bien peur qu’il soit victime à son tour de leur frénésie délirante. Hé, le violoncelle, tu vas finir au feu. Méfie-toi ! Ils vont te massacrer. Oh ! Il ne m’a pas entendue. Il est déjà derrière moi !
Danièle CHAUVIN



lundi 18 janvier 2010

La récompense de l'écrivain public

Quand je rends un travail d'écriture, j'ai toujours un doute sur l'exactitude de l'expression pour une efficacité maximum. Comment être satisfait de la rédaction d'un texte ?


L'écrivain public, comme l'écrivain, doit chercher à s'approcher le plus possible de la perfection. Pour ma part, je sors le plus souvent un peu frustrée de ces exercices d'écriture, de relecture ou de rédaction. En effet, la langue est un matériau si riche, si nuancé, qu'il est toujours possible de "faire mieux".

Ma technique, pour minimiser ce sentiment, est d'écrire le document, ou de le corriger puis de le laisser reposer au moins une nuit. J'ai en effet remarqué que la nuit "porte effectivement conseil", et fait surgir l'expression ou la tournure de phrase exactement adaptée à la circonstance. Jusqu'à présent, si j'en crois le retour, comme disent les professionnels de la communication et du commerce, c'est pour moi la bonne méthode. En effet, les personnes qui ont fait appel à mes compétences d'écrivain public-écrivain conseil, d'abord perplexes sur le bien-fondé de mes tarifs, m'ont, jusqu'à présent félicitée, de la qualité de mon travail de rédaction, de présentation, voire de conseil en écriture.

Quelle meilleure récompense pour l'écrivain public, que la reconnaissance de ses clients ? Surtout quand le travail est en lui-même un réel plaisir ? Je me compare à ces sportifs ou ces artistes qui gagnent leur vie en faisant ce qui leur plaît. Bon, d'accord, les revenus des écrivains publics ne sont pas tout à fait comparables à ceux des footballeurs, mais les premiers pourront exercer leur passion aussi longtemps qu'ils le souhaiteront EUX!!! C'est une compensation, non ?


mercredi 13 janvier 2010

L'encrier


L'encrier de Robert Doisneau


Le fond de l'encrier. C'est rigolo : la plume grince. Quand elle va ressortir, il y aura trop d'encre. Une goutte va retomber. Elle n'écrira pas avec moi les mots. Tant pis pour elle. Bien sûr, elle aura une seconde chance. Toutes les gouttes d'encre ont leur chance car toutes écriront.

Dans le fond de l'encrier, il y a un trésor. Il n'est pas enfoui, il attend juste de pouvoir s'étaler sur les pages de Guillaume. C'est un petit garçon méticuleux : tout ce qu'il fait est appliqué. Les gouttes d'encre qui s'accrochent à sa plume s'étaleront bientôt, en pleins et en déliés, entre les lignes, sans dépasser. Des boucles amples, des arrondis joufflus. Son histoire sera belle. On n'aura même pas besoin de la lire pour le savoir. Il suffira de regarder. Les phrases harmonieuses se suivront sans se bousculer. Elles traverseront la page en se pavanant. Elles auront raison d'être fières : Guillaume les aura tracées avec plaisir. Il adore écrire. Il perçoit avec gourmandise le grattement de la plume sur le papier, une griffure légère, avec la pointe, laissant un trait sec quand on monte, puis le frottement un peu sourd, régulier, qui laisse une trace épaisse quand on appuie doucement en redescendant.

Chaque mot est une figure, chaque ligne une farandole, farandole colorée, animée de vie et de rêve.
Guillaume écrit l'histoire de sa chatte : elle a eu six petits, cinq sont partis. Sa plume ronronne, enroule les a, les o, puis étire les boucles, en bas, en haut. La chatte se lève après la tétée, fait le gros dos, puis tend une patte, l'autre, jusqu'au bout de ses griffes. Les petits, repus, se pelotonnent les uns contre les autres. Après une courte sieste, ils sautent du panier. La plume de Guillaume bondit d'un mot à l'autre, joyeusement ; les signes atterrissent les uns derrière les autres, vifs mais disciplinés, pressés d'occuper leur place exacte. Les chatons jouent, démarrent comme des bolides, dérapent sur le carrelage, se bousculent et repartent. Mais un jour, la chatte ne veut plus les nourrir : ils sont grands, ils doivent se débrouiller seuls. Chacun leur tour, ils quittent la maison pour un autre foyer.

La plume de Guillaume s'arrête, reste en suspend quelques instants. Oui, Guillaume a fini son histoire. Il pose un point final à côté du dernier mot.

vendredi 13 novembre 2009

Saveurs de l'eau

Saveurs de l’eau




L’eau n’a ni odeur, ni saveur. Elle est liquide et transparente. Celui qui dit cela n’a jamais goûté le pur plaisir d’un grand verre d’eau fraîche pendant une courte pause au creux du labeur.

Voyez vous-même. Lâchez votre outil, passez les mains sous le robinet pour les dépoussiérer : préambule.

Prenez un grand verre, emplissez-le de ce breuvage. Ecoutez son léger chuintement accompagnant son mouvement de spirale ascendante. Il semble s’offrir, impatient, à votre soif.

Approchez le verre de vos lèvres, et doucement, inclinez-le, lui permettant de pénétrer dans votre bouche. Là, fermez les yeux. Recevez l’élixir de vie et de repos.

En s’étalant sur la langue, il en dénoue immédiatement les tensions, efface votre nervosité, supprime votre hâte.

La première gorgée poursuit son chemin tandis que vous aspirez un nouveau trait. Celui-ci apporte à son tour son cadeau liquide. Vous percevez alors plus nettement sa fraîche fluidité, son léger goût minéral.

La troisième gorgée vous désaltère tout-à-fait, vous allège et vous fait oublier votre fatigue.

Vous avalez le reste en longs mouvements de la bouche et de la langue. Vous faites tourner l’eau contre vos dents et votre palais. Elle emplit tout l’espace. Vos joues, votre gosier s’en abreuvent avidement.

Quand le verre est vide, vous êtes rassasié, désaltéré. Vous êtes reposé.

Vous reprenez votre tâche avec entrain.



Et que dire de sa vertu d’exhausteur de saveur ! Qui n’a pas bu un grand verre d’eau après la dernière bouchée d’une banane ne connaît pas toute la richesse de ce fruit.

Mûre à point, vous en captez un morceau entre vos lèvres. Vous la pressez doucement contre votre palais pour en sentir l’onctuosité soyeuse. Elle vous offre alors sa douceur ensoleillée de fruit né sous des cieux d’été permanent. Elle se laisse mâcher sans résistance, devenant crémeuse, enrobée de ses arômes très personnels. On ne dit pas : « La banane sent ceci ou cela. » On dit : « Cela a goût de banane.» Elle s’étale et s’installe. Elle semble discrète, et pourtant elle vous révèlera tout à l’heure, sa malicieuse générosité.

Après l’avoir dégustée, buvez un verre d’eau ; elle resurgit. Son alliée liquide l’a réincarnée en effluve suave. Elle se redéploie au cœur du palais. Elle n’est plus le fruit à la chair compacte et malléable. Elle en est le souvenir, comme une bulle éclatante et vaporeuse, qui vous laisse une empreinte douce aux couleurs d’ambre chaude, de source claire et de soleil des Tropiques.


Parfums d'orage

Parfums d’orage


Depuis ce matin, le ciel s’assombrissait, s’épaississait. Il étendait sur le village et sa campagne sa chape de plomb. Les oiseaux s’étaient tus. Les feuillages s’étaient immobilisés. Assise dans la cuisine, Pauline écossait les petits pois, écrasée de chaleur, emprisonnée, malgré les persiennes ouvertes, par l’atmosphère irrespirable. Les odeurs de terre assoiffée, d’asphalte liquéfié s’étalaient au-dehors. Elles entraient dans la maison par bouffées chaudes chaque fois qu’une auto passait en remuant l’air alourdi. Et le gaz d’échappement stagnait là, empoisonnant un peu plus l’espace rétréci par l’orage en suspens.

Pauline saisit un mouchoir en papier pour s’éponger le front. L’odeur sucrée des petits pois, accrochée à sa main, l’écœura. Vraiment, ce temps électrique déformait tout.

Soudain, un déchirement zébra le ciel, siffla en ultrason et éclata en un fracas de fin du Monde. Elle se précipita pour fermer les fenêtres.

Alors, la violence comprimée jusque-là trouva sa voie et se répandit, ample écoulement salvateur. Pauline continua son travail. Elle se sentait protégée, à l’intérieur du crépitement des gouttes contre les vitres, dans la demi-obscurité qui l’entourait. La cuisine, immédiatement soulagée de la pesanteur orageuse, délivrait à nouveau ses odeurs rassurantes de vie quotidienne. Les petits pois redevenaient de jolies billes parfumées, fin mélange de farine sucrée et d’herbe fraîchement coupée.

La pluie, apaisante, caressait le toit d’un frottement continu, ruisselait le long de la rue, abondante, pénétrait la terre avide, lavait les plantes, les murs, les voitures, de la poussière de canicule.

Pauline s’arrêta d’écosser les petits pois. Détendue, délivrée de cette pression étouffante, elle écoutait l’averse. Toute cette eau libérée semblait devoir s’écouler sans fin. Mais, aussi brusquement qu’il avait éclaté, l’orage cessa, s’éteignit, referma ses vannes.

Pauline regarda dehors. Les dernières gouttes brillaient déjà dans la clarté retrouvée. Elle ouvrit la fenêtre et respira la nature.

Le ciel, à nouveau sans nuage, suspendu très haut, très bleu, rejoignait au loin l’horizon et s’y confondait. Doucement, chacun reprenait le cours de sa vie. Les oiseaux se désaltéraient calmement dans les flaques brillantes, telles des éclats de miroir déposés ça et là pour retenir la lumière. Les arbres semblaient déployer leur ramure dans une respiration profonde. La moindre fleur se redressait, désaltérée par l’ondée bienfaitrice, vivifiée par l’haleine d’humus de la terre repue.

La campagne offrait à Pauline toutes les fragrances de la légèreté renouvelée. Vers elle montaient les senteurs florales assemblées en harmonie, dans un bouquet aux effluves de lys et de roses subtilement enlacés par la fraîcheur tonique de l’herbe humide. Du pavé luisant du seuil, s’élevaient des senteurs de pierre mouillée et la secrète odeur minérale et moussue des instants fugaces que seul l’orage imagine et nous lègue.

Pauline gonfla sa poitrine et respira à pleins poumons. L’été redevenait lumineusement odorant.