lundi 21 mai 2012
Retour à la vie
Ils étaient arrivés en même temps. La brasserie était encore vide. Ils s'étaient installés côte à côte, face à la grande salle.
Tant d'années avaient passé sur leur détresse. Assis l'un près de l'autre sur la molesquine de la banquette, ils se regardaient sans se rassasier. Il prit une soudaine respiration, profonde, comme au sortir d'un songe. L’âge te va bien, s’entendit-il dire. Elle ne fut pas étonnée. Elle se détendit. Ils étaient là, ensemble. Elle se redressa. La fatigue du voyage s’estompait. La voix de son mari la dynamisait toujours. Il avait donc gardé ce timbre clair, chaleureux, le rythme des mots dansant et cet art de lui adresser la petite phrase élégante et affectueuse qui rendait tout à coup l’air si léger. Tu as fait bon voyage ? s’enquit-elle. La question eut pu sembler banale. Mais lui savait à quel point le confort de ceux qui lui étaient chers la préoccupait. Il lui en fut très reconnaissant. Ça n’a pas été très long, tu sais. Et pourtant, ces deux dernières heures m’ont paru interminables dit-il en plongeant son regard dans celui de Sophie. Elle ne baissa pas les yeux. Elle se laissa sonder jusqu’au fond de son cœur.
Le serveur s’approcha et demanda : Que prendrez-vous ? Ils n’avaient pas regardé la carte. Ils répondirent d’une même voix : Le plat du jour. Ils rirent. La vie reprenait… Ou continuait ? Les clients commençaient à arriver. Le brouhaha montait peu à peu, les enveloppant d’une chaleur rassérénante. Ils se rapprochèrent l’un de l’autre et observèrent le garçon qui leur apportait leur commande.
Ils étaient à nouveau face au monde, mais ensemble, du même côté. Il lui passa les bras autour des épaules. Elle se blottit contre lui. C’est ainsi qu’ils se transmettaient leur énergie autrefois. Quelle chance nous avons ! dit-il en resserrant son étreinte. Elle en était consciente et désormais, chaque instant serait encore plus précieux. Même les gestes du quotidien comme ceux de cet instant : découper sa viande, ajouter un peu de sel, avaler une gorgée d’eau. Les paroles ordinaires étaient douces. Comment trouves-tu la sauce ? lui demanda-t-elle. Excellente lui répondit-il d’un ton gourmand.
ll était affamé, affamé de vie. Elle était heureuse, complètement. Toutes ces choses vécues durant leur séparation, dix années. Dix années loin du Chili dont ils s'étaient sauvés miraculeusement, lui en Hollande, seul, elle et leur deux enfants en France. Ni l'un ni l'autre ne savait ce qu'était devenu l'autre, les autres.Ces événements qui avaient éclaté leur famille et leur cœur. Puis, ces démarches, ces luttes, ces ruses, ces espoirs et ces déceptions qui les avaient enfin réunis étaient là, tenaces et vivaces dans leur esprit. Mais ils les évoqueraient plus tard. Aujourd’hui, le plus important était de partager un simple repas, dans une simple brasserie, comme un simple couple.
Le temps change remarqua-t-il. Elle regarda le ciel. Oui, tu as raison, dit-elle. J’ai pris mon parapluie.
Quel bonheur !
Danièle
Aurélie aime se lever tôt
Aurélie aime se lever tôt, un peu avant sept heures, quand tout le monde commence à s'activer. Chaque matin, elle s'étire dans son lit, vérifie l'heure à son réveil, ouvre ses volets. Puis, elle prépare son petit-déjeuner et le déguste tranquillement pendant qu'elle entend les uns et les autres s'éveiller. Elle écoute la rue retrouver son animation matinale.
Sa vie lui plaît. Son travail l'intéresse. Ses nuits sont calmes car le quartier est silencieux dès que chacun est rentré chez soi.
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Cette nuit, Aurélie ne dort pas. Elle entend sa nouvelle voisine du dessus arpenter l'appartement de long en large, puis dans l'autre sens, et encore et encore. Les talons aiguilles claquent, clac clac clac. Une heure du matin. Chaque nuit, c'est le même rituel. Clac clac clac. Sa voisine travaille de nuit. Un bar ? Un dancing ? Ou bien..? Les talons font vraisemblablement partie de « l'uniforme ». Clac clac clac. Cela dure longtemps. Cela réveille Aurélie chaque nuit depuis l’arrivée de la perturbatrice. Comment peut-on être aussi indélicat ? Ces attitudes sans-gêne insupportent Aurélie.
Ceux qui parlent fort en montant l'escalier ne peuvent-ils imaginer que leurs propos n'intéressent qu'eux, et qu’ils empêchent peut-être quelqu'un de se reposer ou de travailler dans le calme ?
Les jeunes qui trafiquent leur deux-roues pour que le pot d'échappement tonitrue sur leur passage pensent-ils démontrer ainsi autre chose que leur vanité bruyante ?
Aurélie déteste la pollution sonore. Elle juge ce comportement incivil, le plus mal élevé qui soit. Oui, c'est cela : mal élevé. C'est un manque d'éducation élémentaire. Une vulgarité.
Elle entend encore sa mère insister : « Soulève ta chaise quand tu la déplaces. » Sa famille vivait alors dans des HLM construites en 1960. Les cloisons étaient si fines que l'on entendait tout ce qui se passait chez les voisins mitoyens. Ses parents considéraient pourtant qu'ils avaient de la chance d'habiter au troisième et dernier étage, ce qui leur évitait de supporter les allées et venues des locataires du dessus, car le bruit des pas traversaient eux aussi le plancher, comme ils avaient pu le constater en prenant l'apéritif chez les Chandort qui résidaient au deuxième.
Pourtant, dans ces immeubles si mal isolés, nous n'avons jamais souffert du bruit des voisins. Chacun respectait strictement la tranquillité des autres, car tous, sauf ma famille, étaient employés de la SNCF et effectuaient les trois-huit. De sorte que, toujours, l'un ou l'autre dormait le matin ou l'après-midi pour rattraper le sommeil de la nuit. Nous étions habitués à être parfaitement discrets tant par simple courtoisie que pour ne pas déranger le repos bien mérité des cheminots.
Clac clac clac. Aurélie trouve que sa voisine exagère. Voilà une semaine que le manège se répète, avec une régularité de métronome.
Aurélie se demande à quoi ressemble sa voisine. Elle ne l'a jamais rencontrée, ce qui n'est pas surprenant puisqu'à l'évidence elles n'ont pas les mêmes horaires de travail. Elle serait bien incapable de la décrire. Elle ne connaît d'elle que, clac clac clac, le claquement de ses talons aiguilles. Elle se promet d'intervenir si le dérangement persiste.
Aurélie est très fatiguée, elle se retourne dans son lit et se rendort.
Au bout de quelques jours, elle ne fait plus attention aux retours nocturnes de sa voisine ni au claquement des talons aiguilles. A croire que l'on s'habitue à tout.
L'appartement mitoyen de celui d'Aurélie est occupé depuis peu par un monsieur. Aurélie pense « un monsieur » car il est bien plus âgé qu’elle ! Au moins dix ans. Il est venu se présenter lorsqu'il a emménagé. Courtois, il l'a invitée à prendre un verre. Quelques minutes en sa compagnie ont suffi à Aurélie pour ne pas souhaiter poursuivre la relation. Il n'a pas insisté. Ils se saluent sur le palier à l'occasion.
Une nuit, par-dessus le clac, clac, clac des talons aiguilles qu'Aurélie ne perçoit plus que de façon très lointaine, s'ajoute quelque chose d'insolite. Aurélie se redresse dans son lit. Elle a bien entendu. Voilà que, pour la deuxième fois sa voisine enclenche le répondeur de son téléphone. On n'y entend pourtant que le message d'accueil. Aucune communication ne suit. Elle connaît donc à présent la voix de sa voisine. Quelques jours plus tard, quelle n'est pas sa surprise quand elle surprend, après le message d'accueil, la même voix qui dit : « Allô. Bonjour. C'est moi. » « La pauvre. Quelle solitude ! » s'attriste Aurélie. Cette découverte a tué en elle tout sentiment d'agacement ou de colère.
Ce soir, on est samedi. La semaine a été chargée. Aurélie se réjouit de pouvoir étendre ses jambes, un bon livre dans les mains. Elle introduit un CD dans le lecteur. Une musique reposante la délasse.
Des pas et des rires montent l'escalier. Puis, une discussion animée et gaie traverse la cloison, suivie d'une sortie pas vraiment discrète, mais bon, nous sommes samedi soir et il n'est que vingt heures. Son voisin a de la compagnie. Aurélie lui souhaite mentalement une bonne soirée.
Aurélie poursuit sa lecture et se couche. Elle s'endort paisiblement en pensant au dimanche qui s'annonce : grasse matinée, puis journée au club d'équitation avec au programme balade, pique-nique et détente avec les autres membres.
A une heure du matin, comme d'habitude : clac clac clac. Puis, répondeur.
A trois heures, oui, oui —Aurélie vérifie encore une fois, il est bien trois heures—, retour de la joyeuse compagnie. Des rires sonores et des propos éméchés passent devant sa porte et entrent chez son voisin. La fête continue à l'intérieur. Il ne manque à Aurélie que l'image et encore. Les éclats de voix et les gloussements qui lui parviennent décrivent avec précision les ébats qui se déroulent là.
Quand le silence enfin s'établit, le jour commence à poindre.
A six heures, les voisins d'Aurélie sont tirés de leur sommeil par la sonnerie de son réveil. Elle dure très longtemps. Dès qu'elle se tait, la radio prend le relai et ils reçoivent les nouvelles et le programme musical de la station aussi distinctement que si le poste se trouvait à leur chevet.
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Chaque matin, Aurélie se lève tôt. A six heures précises, même les jours de congé, son réveil sonne. Elle le laisse sonner jusqu'à la fin, jusqu'à ce qu'il s'arrête tout seul. Puis elle prépare son petit-déjeuner et le déguste en écoutant la radio dont elle prend bien soin de monter le son afin que tout le monde en profite.
Danièle
samedi 19 mai 2012
POINTS DE VUE

Magnifique point de vue : coucher de soleil sur mer clapotante, reflets changeants de l’eau, couleurs moirées du ciel, rochers sombres. La voiture arrêtée en haut de la falaise. Seuls au monde. Romantisme.
Elle a l’air vraiment épatée, Pierrette. J’ai assuré. C’est vrai qu’avec une belle bagnole, c’est toujours plus facile. J’ai ramé pour avoir cette tire. J’ai fait croire au patron que la panne venait d’un problème électrique. Que je trouverais seulement si je pouvais la conduire un ou deux jours. Il a gobé ça. Il m’a dit de la faire rouler ce week-end.
Raymond avait vu Pierrette au bal du samedi soir. Étonné, il avait poussé Gilbert du coude : « T’as vu ? C’est la fille du notaire ! Elle s’encanaillerait ?
– Paraît qu’elle s’est fâchée avec le paternel. J’ai entendu ça pendant que je remplissais les étagères de pain. Toutes les commères en parlaient.
– Ben tu parles, ça m’étonne pas. Déjà du temps de la primaire, elle était délurée comme gamine. Une fois, son père avait même été convoqué chez le directeur. Faut dire qu’elle avait fait fort : le maître l’avait grondée parce qu’elle ne suivait pas la leçon. Elle lui avait répondu qu’elle avait pas b’soin d’écouter un vieux chnock comme lui, que les choses intéressantes à savoir ne s’apprenaient pas à l’école. M’est avis qu’elle n’a pas beaucoup changé depuis. Son père a dû en avoir marre.
– Y paraît qu’on aurait entendu des cris qui v’naient d’chez eux, jusqu’à la boucherie, de l’autre côté de la place. Et puis, elle aurait claqué la porte en sortant. Paraît qu’elle n’est plus chez ses parents.
– Ah bon ? Et où elle dort ?
– Elle aurait une tante en ville… »
Les deux copains avaient avalé leur vin blanc avant de se lancer à la recherche d’une cavalière. Celle de Raymond était une gentille fille, mais qu’elle était lourde à conduire ! Et puis comme conversation, rien ! Oui, non. L’ennui, quoi.
Pierrette sirotait une bière, accoudée au bar, face à la piste.
« Tu sais pas, Gilbert ? Elle a l’air toute seule : si je l’invitais ?
– T’es fou !
– Allez, je me lance !
– T’es pas chiche.
– Tu paries ?
– OK, une bonne bouteille.
– Pari tenu !»
Raymond s’était approché de Pierrette. Il lui avait fallu un certain courage et même un courage certain, tellement il était persuadé qu’elle refuserait ! Mais il ne pouvait pas se dégonfler. Et en plus, il avait bien l’intention de gagner son pari : Gilbert savait toujours trouver des vins du tonnerre. Ça valait le coup d’essayer !
« Mademoiselle, bonsoir.
– Mais tu es bien Raymond, toi ?
– Ben oui.
– Alors tu m’appelles Pierrette, c’est tout.
– Et ben, Pierrette, tu voudrais m’accorder une danse ? » Elle le regardait en souriant malicieusement. Elle reprenait une gorgée de bière. Elle ne répondait pas. Raymond était sur le grill.
Mince alors, je ne vais pas pouvoir me régaler aux frais de Gilbert.
– Alors, tu ne réponds pas ? Tu ne veux pas ?
Elle le regardait toujours, ne disait rien. Son petit air supérieur commençait à agacer Raymond.
– Je t’ai dit quelque chose qui n’convenait pas ?
– Non, non, ce n’est pas cela. Je te trouve seulement bien réservé. Je te connaissais plus dégourdi quand tu étais petit. Tu n’avais peur de rien ni de personne. Je t’intimide ?
– C’est-à-dire que… » Voilà qu’il perdait ses moyens à présent. Un coup d’œil en direction de Gilbert qui avait l’air de rigoler avait eu tôt fait de lui redonner du courage. Il se campa ferme sur ses deux jambes devant Pierrette : « Allez, viens, tu ne le regretteras pas. On dit que je suis le meilleur danseur du village. Tu me donneras ton avis. »
Et la soirée avait passé à une vitesse étonnante. Danse, rires, danse, souvenirs d’école, rires encore. Raymond s’était laissé emporter par l’euphorie. Mais à la fin, la salle s’était vidée. Il fallait se séparer. Raymond ne l’entendait pas ainsi. Il devait revoir Pierrette. Il avait osé un rendez-vous. A sa grande surprise, elle avait accepté.
C’est alors qu’il avait dû trouver une voiture : on ne vient pas à un rendez-vous avec une fille comme Pierrette à pieds et encore moins à vélo.
Tout avait bien commencé. Raymond avait suivi la petite route en serpentin qui montait jusqu’au-dessus de la falaise. Il avait pris une bouteille de mousseux qu’il avait enveloppée dans du papier journal pour la garder fraîche. Ils avaient trinqué.
À présent, après deux coupes, Pierrette est vraiment de bonne humeur. Raymond se penche vers elle pour l’embrasser. Elle se laisse faire. Elle sourit largement. Raymond n’en revient pas. Il ne pensait pas la victoire si facile. Il est même déçu. Très déçu. Cette Pierrette, c’est vraiment ce qu’on dit.
Gilbert l’avait averti : « Méfie-toi. Les gens racontent un tas de trucs sur elle. Et aussi sur son père. À ta place je n’irais pas plus loin. Allez, viens voir c’que je t’ai réservé. Après tout, t’as gagné ton pari, t’as dansé avec elle. Ce qui est dit est dit. » Le vin était exceptionnel. Ils l’avaient bu en grignotant de la charcuterie et du fromage. Quel festin !
Raymond observe Pierrette. Qu’est-ce qu’il fait avec elle ce soir. Idiotie.
Elle se recule, surprise. Son sourire s’efface.
– Qu’y a-t-il ?
– Rien. Je suis fatigué. On va rentrer.
– Alors c’est tout ? Une danse, une bouteille de mousseux, une balade en voiture ? Quelque chose ne va pas ?
– Je me demande…
– Quoi ?
– On parle au village.
– Tu as raison ! On jase ! Si tu savais ce que j’ai entendu sur ton compte ! Je me demande…
– Quoi ?
– Je me demande ce que je fais avec toi ce soir ! Rentrons.
mercredi 9 mai 2012
Le dos tourné
(La reproduction interdite, 1937, René Magritte (1898-1967)
Un coup d’œil au miroir. Cheveux gominés, veste brune, col blanc. Vincent s’est préparé avec soin au dernier rendez-vous.
Il l’avait rencontrée par hasard. Elle lui avait plu. Non, elle n’était pas séduisante. Elle était solide, sérieuse et aussi gentille, douce. Il s’était mollement installé dans la peau du fiancé. Il suivait son bonhomme de chemin vers un bonheur ordinaire. Il avait présenté Fanny à ses parents. Le mariage aurait lieu cet été, à l’issue de sa période d’essai chez Brico-Castor. Bonne famille, bonne éducation. Situation stable et tout et tout. On ne demande rien de plus chez les Durant. Lever, doucher, déjeuner, circuler, travailler, revenir, dîner, télé, coucher. Ciné, danser le samedi soir, camper, bronzer l’été. Salaire, bébé, maison, retraite. Ainsi va la vie chez les Durant.
Ce matin, le réveil avait suivi une nuit agitée. Cauchemar, effroi, angoisse. Cauchemar d’une route droite contre un horizon bas et noir ; il n’y avait pas d’arbre, pas de paysage, personne, rien que cette route rectiligne jusqu’à l’infini. Il marchait d’un pas pressé, fatigué du chemin déjà parcouru, épuisé par celui à venir. Angoisse de l’avenir trop sûr, angoisse d’une vie sans vague, angoisse d’un bonheur trop lisse, plat, terne, d’un bonheur triste. Effroi devant le gouffre de l’engagement. Effacement des autres possibles, fermeture du rêve d’avenir.
Ce matin il passerait voir Fanny pour lui dire adieu, avant de rendre sa démission.
Vincent tourne le dos et s’éloigne de lui-même.
mardi 8 mai 2012
Les âmes grises
(Golcondes, 1953, René Magritte)
Il pleut des hallebardes. La pluie crépite en chuchotements. Elle murmure aux citadins sa détermination à mouiller tout ce qu’elle touche ou effleure. Du plus haut, du plus loin, elle descend, sévère, monotone, inéluctable, inévitable.
Il pleut des hallebardes. La pluie crépite en chuchotements. Elle murmure aux citadins sa détermination à mouiller tout ce qu’elle touche ou effleure. Du plus haut, du plus loin, elle descend, sévère, monotone, inéluctable, inévitable.
Les premières gouttes arrivées sur le sol sont suivies de leurs comparses qui peu à peu s’étalent et courent sur les rues, envahissent la ville.
Sans état d’âme, les âmes grises descendent, droites et raides devant les façades aux rideaux mal tirés sur les secrets mal gardés. À droite, à gauche, devant derrière, sous leur chapeau melon, les regards mornes des hommes de cendre enregistrent automatiquement l’image globale et détaillée de nos rêves. Ciel clair trompeur au-dessus des maisons, murs tristes et fenêtres closes.
Visages fermés, par-dessus sombres, cravates noires sur cols serrés. L’espoir se meurt, fantaisie vaine. Les silhouettes de l’ennui peuplent l’espace. Très peu de place pour s’échapper, se faufiler.
Mais le ciel bleu ne faiblit pas. Laissons frémir et s’envoler par-dessus les toits rouges, au-dessus des hommes gris, si haut si haut au firmament, la pensée libre.
Visages fermés, par-dessus sombres, cravates noires sur cols serrés. L’espoir se meurt, fantaisie vaine. Les silhouettes de l’ennui peuplent l’espace. Très peu de place pour s’échapper, se faufiler.
Mais le ciel bleu ne faiblit pas. Laissons frémir et s’envoler par-dessus les toits rouges, au-dessus des hommes gris, si haut si haut au firmament, la pensée libre.
mardi 1 mai 2012
Le bar de Jim
Le bar de Jim
Ils doivent se demander pourquoi ils se trouvent dans ce bar, si tard, ensemble. Je leur réserve une sacrée surprise. Chacun a pris un café et attend la suite. Ils s’ennuient. Et moi, je m’amuse.
Combien de cigarettes a fumées Steeve depuis qu’il est là ? Et Mary, que tient-elle au bout de ses doigts ? C’est encore une belle rousse. Elle n’a pas coupé ses cheveux. Je me demande si elle n’essaierait pas de reprendre les choses là où elles s’étaient arrêtées si elle en avait l’occasion. Sa main traîne un peu trop près de celle de Steeve pour être honnête. Lui fait semblant de se concentrer sur sa cigarette. Son chapeau cache-t-il une calvitie naissante ?
Jim, le barman n’a pas l’air pressé de partir. On dirait qu’il a toujours quelque chose à faire, une vraie fée du logis. De temps en temps, il relève la tête, espérant que ces deux-là lui commanderont autre chose. Il les connaît depuis l'époque où toute leur bande fréquentait le bar : ils se réunissaient le samedi vers dix-neuf heures pour mettre au point leur soirée : ciné, boîte, virée en voiture…
Décidément, ils en resteront à leur unique café. Mais Jim s’en moque un peu : il y a encore ce bon vieux Freddy qui assure son chiffre d’affaire à lui tout seul. Une véritable éponge, ce gars-là. Je me demande ce qu’il fait dans la vie. A quelqu’heure de la journée que je passe ici avec un client, je le trouve. Seul devant sa bière. Pourquoi n’est-il pas énorme comme tous les buveurs de bière ?
Bon, maintenant, il faudrait bien que j’entre et que je leur apprenne la vérité avant qu’ils ne se lassent complètement et qu’ils ne partent. Mais je préférerais ne pas avoir de témoin. Et l’éponge à bière semble vissée sur son tabouret. Attendons encore un peu, histoire d’observer la suite. Ils ne vont tout de même pas rester muets jusqu’à la fin de la nuit. Ce que je vais leur dire dans un instant va sûrement leur délier la langue.
Quand j’ai appris ça, il y a deux mois, je me suis dit que je devais en faire quelque chose. Mais
quoi ? Et puis j’ai pensé à ce rendez-vous. J’ai contacté chacun individuellement. Je ne sais plus ce que je leur ai raconté pour les ramener ici. Voilà bien longtemps qu’ils ont déserté le coin et sont partis vivre loin des lieux de leur jeunesse. Je suis le seul de la bande à être resté dans la région. Toute cette histoire est vieille aujourd’hui, mais elle n’a pas encore atteint son point final. A l’époque, chacun avait accusé l’autre, sans appel. Il est vrai que les circonstances étaient obscures. Personne n’avait compris, et encore moins les principaux intéressés. Tout le monde avait été surpris par leur séparation soudaine et violente.
C’est Jim qui m’a appelé. Il disait avoir une info de premier ordre, que je devais venir tout de suite. Pour une info de premier ordre, c’en était une ! qui allait changer l’ordre justement, l’ordre des évènements. Du moins je l’espère.
Jim avait rencontré la belle-mère de Mary, la deuxième femme de son père. En réalité, elle était venue elle-même au bar, sachant que Jim n’avait pas quitté son poste depuis cette époque. Elle lui avait demandé s’il savait où habitait Mary aujourd’hui. Comme il ne pouvait répondre et qu’elle semblait fort nerveuse, il s’était enquis de la raison de cette question. Elle lui avait alors tout déballé. Jim avait pensé que j’étais la personne la mieux placée pour écouter cela, moi qui étais toujours resté en contact avec Mary et Steeve. J’ai accouru. La femme a redébité son histoire. Tout s’est éclairé. Il fallait maintenant rétablir la vérité. Serait-ce trop tard ? Même si rien ne changeait ensuite, Mary et Steeve devaient savoir. J’ai trouvé un moyen de les faire venir ensemble dans le bar de Jim.
Il est temps. Je pousse la porte du bar.
Nighthawks,E.Hopper (1942)
Très bien. Ils sont là. Ils n’ont pu éviter de se saluer. Ça me réjouit. Evidemment, ils n’échangent pas un mot. Pourtant, il fut une période où ils étaient plus bavards. Ils nous agaçaient assez avec leurs apartés. La Terre aurait pu changer le sens de sa rotation qu’ils ne s’en seraient pas aperçus. Ils doivent se demander pourquoi ils se trouvent dans ce bar, si tard, ensemble. Je leur réserve une sacrée surprise. Chacun a pris un café et attend la suite. Ils s’ennuient. Et moi, je m’amuse.
Combien de cigarettes a fumées Steeve depuis qu’il est là ? Et Mary, que tient-elle au bout de ses doigts ? C’est encore une belle rousse. Elle n’a pas coupé ses cheveux. Je me demande si elle n’essaierait pas de reprendre les choses là où elles s’étaient arrêtées si elle en avait l’occasion. Sa main traîne un peu trop près de celle de Steeve pour être honnête. Lui fait semblant de se concentrer sur sa cigarette. Son chapeau cache-t-il une calvitie naissante ?
Jim, le barman n’a pas l’air pressé de partir. On dirait qu’il a toujours quelque chose à faire, une vraie fée du logis. De temps en temps, il relève la tête, espérant que ces deux-là lui commanderont autre chose. Il les connaît depuis l'époque où toute leur bande fréquentait le bar : ils se réunissaient le samedi vers dix-neuf heures pour mettre au point leur soirée : ciné, boîte, virée en voiture…
Décidément, ils en resteront à leur unique café. Mais Jim s’en moque un peu : il y a encore ce bon vieux Freddy qui assure son chiffre d’affaire à lui tout seul. Une véritable éponge, ce gars-là. Je me demande ce qu’il fait dans la vie. A quelqu’heure de la journée que je passe ici avec un client, je le trouve. Seul devant sa bière. Pourquoi n’est-il pas énorme comme tous les buveurs de bière ?
Bon, maintenant, il faudrait bien que j’entre et que je leur apprenne la vérité avant qu’ils ne se lassent complètement et qu’ils ne partent. Mais je préférerais ne pas avoir de témoin. Et l’éponge à bière semble vissée sur son tabouret. Attendons encore un peu, histoire d’observer la suite. Ils ne vont tout de même pas rester muets jusqu’à la fin de la nuit. Ce que je vais leur dire dans un instant va sûrement leur délier la langue.
Quand j’ai appris ça, il y a deux mois, je me suis dit que je devais en faire quelque chose. Mais
quoi ? Et puis j’ai pensé à ce rendez-vous. J’ai contacté chacun individuellement. Je ne sais plus ce que je leur ai raconté pour les ramener ici. Voilà bien longtemps qu’ils ont déserté le coin et sont partis vivre loin des lieux de leur jeunesse. Je suis le seul de la bande à être resté dans la région. Toute cette histoire est vieille aujourd’hui, mais elle n’a pas encore atteint son point final. A l’époque, chacun avait accusé l’autre, sans appel. Il est vrai que les circonstances étaient obscures. Personne n’avait compris, et encore moins les principaux intéressés. Tout le monde avait été surpris par leur séparation soudaine et violente.
C’est Jim qui m’a appelé. Il disait avoir une info de premier ordre, que je devais venir tout de suite. Pour une info de premier ordre, c’en était une ! qui allait changer l’ordre justement, l’ordre des évènements. Du moins je l’espère.
Jim avait rencontré la belle-mère de Mary, la deuxième femme de son père. En réalité, elle était venue elle-même au bar, sachant que Jim n’avait pas quitté son poste depuis cette époque. Elle lui avait demandé s’il savait où habitait Mary aujourd’hui. Comme il ne pouvait répondre et qu’elle semblait fort nerveuse, il s’était enquis de la raison de cette question. Elle lui avait alors tout déballé. Jim avait pensé que j’étais la personne la mieux placée pour écouter cela, moi qui étais toujours resté en contact avec Mary et Steeve. J’ai accouru. La femme a redébité son histoire. Tout s’est éclairé. Il fallait maintenant rétablir la vérité. Serait-ce trop tard ? Même si rien ne changeait ensuite, Mary et Steeve devaient savoir. J’ai trouvé un moyen de les faire venir ensemble dans le bar de Jim.
Il est temps. Je pousse la porte du bar.
mercredi 28 mars 2012
Escalator-négociation
Danièle et monsieur Irihoto ou : comment vendre un Escalator à un client japonais qui parle très peu français.
Monsieur Irihoto me fait entrer exactement à l’heure. Je le salue en me courbant légèrement vers l’avant. Il fait de même, en même temps que moi. Quand nous nous redressons d’un même mouvement, son sourire est resté accroché sous son nez, bien tendu, tandis que ses yeux me scrutent avec le sérieux d’un chirurgien qui doit vous annoncer qu’après cette opération vous allez devoir subir une rééducation longue et douloureuse sans promesse de réussite. « Prenez siège » me dit-il en me désignant l’un des fauteuils qui entourent la table basse. Je m’assois, bien droite, jambes serrées, l’attaché-case sur les genoux.
« Je entends vous » poursuit-il. Me voilà bien. Apparemment, ce monsieur a quelques lacunes de syntaxe. Comment vais-je pouvoir me faire comprendre ? « Do you speak english ? » tentai-je. D’habitude, les Asiatiques et en particulier les Japonais parlent anglais. « Oui, mais je aime langue français. Je aime plus parler langue vous. C’est chance être en France moi, alors je dis tout français. »
Bien sûr !.. Le client est roi évidemment. Donc ! Il ne me reste plus qu’à trouver comment je vais bien pouvoir lui fourguer l’escalier mécanique k36xs 782 pour remplacer leurs m23wz 254 que nous ne produisons plus.
« Bien, commençé-je. » Prendre un air serein, sûr de soi et de la qualité du produit. « J’ai ici tous les renseignements que vous m’avez demandés à propos du nouvel Escalator que nous vous proposons pour équiper vos centres commerciaux.
– Renseignements ? Mais moi dire vous, semaine vingt-huit de année vingt-onze tout quoi vouloir. »
Ne perds pas ton calme ma chérie. Je me dis des petits mots gentils car j’ai vraiment besoin d’encouragements et je ne vois personne à l’horizon pour m’aider dans cette galère.
« Oui, monsieur. Je vais vous montrer les photos de notre nouvel Escalator.
– Non, pas prendre photos.
– Pas prendre, montrer. Pour que vous voyiez.
– Voyiez ?
– Voyiez, voir. »
J’ouvre mon attaché-case, je sors le dossier et j’en extrais des photos de l’escalier mécanique installé dans une gare.
– Voilà de quoi il s’agit.
– S’agite ? Bouger ?
– Non. Très stable. Là, un système photoélectrique pour déceler la présence de quelqu’un. » Je montre l’œil de la cellule. « Quand quelqu’un approche, l’Escalator se met en marche.
– Marche ? Quelqu’un ?
– Oui, une personne vient. L’Escalator monte. »
Monsieur Irihoto écarquille des yeux de hibou. Son sourire a disparu depuis longtemps. Ses sourcils se rapprochent dangereusement, ils vont bientôt se chevaucher. S’il continue à se torturer l’esprit ainsi pour me comprendre, sa tête va exploser. Mais mon cerveau se sera certainement éparpillé avant le sien.
Réfléchis ma petite chérie – des petits mots encore plus affectueux, vous avez remarqué. Maman, pourquoi je suis là aujourd’hui ? Allez, reprends-toi, ma petite Danièle chérie. Ce n’est pas la fin du Monde. La fin du Monde peut-être pas mais la chute de mon chiffre si je n’y arrive pas avec celui-là, c’est sûr. Il a trois centres commerciaux de cinq étages ce bonhomme.
Il s’est levé. Il se gratte la tête. Moi aussi. C’est l’impasse. Il ne me reste plus qu’une solution. Je reviens vers mes documents et j’en extirpe ceux que ma boîte a fait imprimer en Japonais et en anglais. Je les lui tends. Il les prend, va s’asseoir et les examine en silence. J’attends, debout, droite et raide. Soudain, il lève la tête. Miracle : son sourire est revenu, mais son regard est étonné : « Pourquoi vous debout ? Assise dans siège.» Je pose l’extrémité de mes fesses sur le bord du fauteuil. Monsieur Irihoto poursuit sa lecture. Il pose une feuille sur la table basse, en met une seconde un peu décalée par-dessus la première, consulte celle qu’il tient dans les mains. Son regard va et vient de l’une aux autres.
« Très éclairé, finit-il par dire.
– Vous trouvez ?
– Oui, japonais très bon. Qui écrire ? »
En voilà une question pertinente ! Pourquoi n’ai-je pas pensé à noter le nom de ceux qui ont effectué les traductions ? Information capitale évidemment.
« Euh… Notre service de traduction.
– Traduction ? Ah ! Oui. Très bon. Je achète Escalator sept huit deux. Où je mon nom ?
– Vous voulez signer ?
– Oui, le signe. Où ?
– Là en bas, et là, à droite.
J’ai peur de rêver et de me réveiller. Mais non, monsieur Irihoto paraphe toutes les pages aux endroits indiqués. Après ce travail, il se lève. Je me dresse d’un bond. Il me rend l’exemplaire qui me revient, recule de deux pas, les bras le long du corps.
« Très content. Français très beau. » Courbette, courbette. Sourire bien tendu, regards sérieux. Monsieur Irihoto me montre la porte. Je sors.
Danièle
Monsieur Irihoto me fait entrer exactement à l’heure. Je le salue en me courbant légèrement vers l’avant. Il fait de même, en même temps que moi. Quand nous nous redressons d’un même mouvement, son sourire est resté accroché sous son nez, bien tendu, tandis que ses yeux me scrutent avec le sérieux d’un chirurgien qui doit vous annoncer qu’après cette opération vous allez devoir subir une rééducation longue et douloureuse sans promesse de réussite. « Prenez siège » me dit-il en me désignant l’un des fauteuils qui entourent la table basse. Je m’assois, bien droite, jambes serrées, l’attaché-case sur les genoux.
« Je entends vous » poursuit-il. Me voilà bien. Apparemment, ce monsieur a quelques lacunes de syntaxe. Comment vais-je pouvoir me faire comprendre ? « Do you speak english ? » tentai-je. D’habitude, les Asiatiques et en particulier les Japonais parlent anglais. « Oui, mais je aime langue français. Je aime plus parler langue vous. C’est chance être en France moi, alors je dis tout français. »
Bien sûr !.. Le client est roi évidemment. Donc ! Il ne me reste plus qu’à trouver comment je vais bien pouvoir lui fourguer l’escalier mécanique k36xs 782 pour remplacer leurs m23wz 254 que nous ne produisons plus.
« Bien, commençé-je. » Prendre un air serein, sûr de soi et de la qualité du produit. « J’ai ici tous les renseignements que vous m’avez demandés à propos du nouvel Escalator que nous vous proposons pour équiper vos centres commerciaux.
– Renseignements ? Mais moi dire vous, semaine vingt-huit de année vingt-onze tout quoi vouloir. »
Ne perds pas ton calme ma chérie. Je me dis des petits mots gentils car j’ai vraiment besoin d’encouragements et je ne vois personne à l’horizon pour m’aider dans cette galère.
« Oui, monsieur. Je vais vous montrer les photos de notre nouvel Escalator.
– Non, pas prendre photos.
– Pas prendre, montrer. Pour que vous voyiez.
– Voyiez ?
– Voyiez, voir. »
J’ouvre mon attaché-case, je sors le dossier et j’en extrais des photos de l’escalier mécanique installé dans une gare.
– Voilà de quoi il s’agit.
– S’agite ? Bouger ?
– Non. Très stable. Là, un système photoélectrique pour déceler la présence de quelqu’un. » Je montre l’œil de la cellule. « Quand quelqu’un approche, l’Escalator se met en marche.
– Marche ? Quelqu’un ?
– Oui, une personne vient. L’Escalator monte. »
Monsieur Irihoto écarquille des yeux de hibou. Son sourire a disparu depuis longtemps. Ses sourcils se rapprochent dangereusement, ils vont bientôt se chevaucher. S’il continue à se torturer l’esprit ainsi pour me comprendre, sa tête va exploser. Mais mon cerveau se sera certainement éparpillé avant le sien.
Réfléchis ma petite chérie – des petits mots encore plus affectueux, vous avez remarqué. Maman, pourquoi je suis là aujourd’hui ? Allez, reprends-toi, ma petite Danièle chérie. Ce n’est pas la fin du Monde. La fin du Monde peut-être pas mais la chute de mon chiffre si je n’y arrive pas avec celui-là, c’est sûr. Il a trois centres commerciaux de cinq étages ce bonhomme.
Il s’est levé. Il se gratte la tête. Moi aussi. C’est l’impasse. Il ne me reste plus qu’une solution. Je reviens vers mes documents et j’en extirpe ceux que ma boîte a fait imprimer en Japonais et en anglais. Je les lui tends. Il les prend, va s’asseoir et les examine en silence. J’attends, debout, droite et raide. Soudain, il lève la tête. Miracle : son sourire est revenu, mais son regard est étonné : « Pourquoi vous debout ? Assise dans siège.» Je pose l’extrémité de mes fesses sur le bord du fauteuil. Monsieur Irihoto poursuit sa lecture. Il pose une feuille sur la table basse, en met une seconde un peu décalée par-dessus la première, consulte celle qu’il tient dans les mains. Son regard va et vient de l’une aux autres.
« Très éclairé, finit-il par dire.
– Vous trouvez ?
– Oui, japonais très bon. Qui écrire ? »
En voilà une question pertinente ! Pourquoi n’ai-je pas pensé à noter le nom de ceux qui ont effectué les traductions ? Information capitale évidemment.
« Euh… Notre service de traduction.
– Traduction ? Ah ! Oui. Très bon. Je achète Escalator sept huit deux. Où je mon nom ?
– Vous voulez signer ?
– Oui, le signe. Où ?
– Là en bas, et là, à droite.
J’ai peur de rêver et de me réveiller. Mais non, monsieur Irihoto paraphe toutes les pages aux endroits indiqués. Après ce travail, il se lève. Je me dresse d’un bond. Il me rend l’exemplaire qui me revient, recule de deux pas, les bras le long du corps.
« Très content. Français très beau. » Courbette, courbette. Sourire bien tendu, regards sérieux. Monsieur Irihoto me montre la porte. Je sors.
Danièle
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